NIAMEY, 21 mars (IPS) – L’amertume se lisait dans le regard Boureïma Hamado, un jeune paysan de la région de Tillabéri, dans l’ouest du Niger, après la vente en gros de ses 20 sacs d’oignons de 120 kilogrammes chacun au marché Katako, à Niamey, la capitale nigérienne.
Hamado, 35 ans, a déclaré à IPS s’être rendu à Niamey dans l’espoir de vendre son oignon à un prix rémunérateur pouvant lui permettre de rembourser ses dettes et régler certains besoins.
«J’ai dû céder le sac à 4.500 francs CFA (environ neuf dollars) alors que je m’attendais à au moins 6.500 FCFA (13 dollars). J’ai perdu sur toute la ligne dans cette opération qui m’a coûté plus de 100.000 FCFA (200 dollars), car même pour acheminer les sacs, j’ai emprunté 15.000 FCFA (30 dollars) au village», se lamente Hamado. «J’ai misé sur la forte rentabilité de l’oignon qui s’est vendu à plus de 25.000 FCFA (50 dollars) le sac l’année dernière pour accroître ma production, mais c’était sans compter avec l’engorgement du marché», regrette-t-il.
La culture de l’oignon, qui est pratiquée par quelque 300.000 paysans nigériens, génère des recettes d’environ 50 milliards de FCFA (100 millions de dollars) au pays par an, selon Abdoulsalam Douma, un technicien de la Fédération des coopératives maraîchères du Niger (FCMN-Niyya), une organisation paysanne basée à Niamey. Tous les producteurs d’oignons au Niger sont confrontés cette année à un problème d’écoulement de leurs récoltes, à cause de la saturation des marchés, explique Idrissa Bagnou, président de la FCMN-Niyya).
«Il y a eu une forte production parce que les paysans ont eu accès à la semence, ils se sont professionnalisés et le nombre de producteurs s’est multiplié. Malheureusement, la consommation n’a pas suivie localement ni dans les pays où notre production est généralement exportée», souligne Bagnou à IPS. «Les acheteurs étrangers qui viennent en principe toute l’année n’ont pas encore fini d’écouler la production d’Agadez (nord du Niger) récoltée en septembre 2011 lorsque que la production de décembre à février, réalisée dans les autres régions du pays, est arrivée sur le marché, d’où ce problème d’écoulement et cette dégringolade des prix», ajoute-t-il.
Avec une production moyenne annuelle de 500.000 tonnes, le Niger se classe comme premier pays producteur d’oignons de l’espace UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine), selon les statistiques du Projet de développement des exportations et des marchés agro-sylvo-pastoraux, basé à Niamey.
«Cette production, exportée à hauteur de 70 pour cent en direction principalement de Côte d’Ivoire, du Ghana, du Bénin et du Togo, a connu une nette progression cette année, du fait de la montée vertigineuse de l’oignon qui s’est vendu jusqu’à 100.000 FCFA le sac de 120/130 kg à un moment donné lors de la campagne 2010-2011», explique à IPS, Dr Idé Tahirou, chef d’équipe à l’Agence d’exécution de la filière oignon au bureau de 'International Relief and Development', une organisation non gouvernementale américaine basée à Niamey. «C’est cette grimpée subite des prix qui a poussé de nombreux paysans à se ruer vers l’oignon», ajoute Tahirou, et cela propulsé la production estimée cette année à plus de 600.000 tonnes par la FCMN-Niyya.
Elhadj Amadou Dan-Rani, un exportateur d’oignon à Niamey, explique à IPS: «Nos clients des pays côtiers ont encore sur les bras des quantités importantes d’oignons qui proviennent non seulement du Niger, mais aussi du Burkina Faso, du Mali et même d’un pays européen comme la Hollande. C’est pourquoi les exportations ont ralenti».
Alors que les producteurs sont dans le désarroi du fait de cette situation, les consommateurs eux se frottent les mains. «En 15 ans, je n’ai pas connu une année où le prix de l’oignon est tombé si bas. On ne vous le donne pas seulement au marché», déclare à IPS, Fatouma Harouna, une tenancière de restaurant à Niamey. «Le sac d’oignon qui a coûté l’année dernière jusqu’à 40.000 FCFA (80 dollars) est cédée actuellement à 5.000 FCFA (10 dollars), c’est vraiment une aubaine nous», ajoute-t-elle. Mais cette situation n’est guère surprenante, car la montée en flèche des prix l’année dernière est due tout simplement à une pénurie momentanée de l’oignon sur les marchés, selon Tahirou, qui table le prix du sac d’oignon en temps normal à environ 20.000 FCFA (40 dollars). Face au problème d’écoulement de l’oignon apparu cette année, le gouvernement a rencontré tous les acteurs de la filière dans la première quinzaine de mars à Tahoua (centre-est du Niger), pour réfléchir aux mécanismes à mettre en place en vue de soulager les producteurs en détresse et mieux organiser la commercialisation de l’oignon.
Dans l’urgence, Douma a suggéré, comme solution, l’achat par le gouvernement d’une certaine quantité de la production au moins à 20.000 FCFA le sac aux producteurs pour arrêter le bradage de l’oignon.
«Mais ce qu’il faut surtout, c’est accorder des financements aux paysans pour la construction de magasins de stockage-conservation et la création de comptoirs de commercialisation dans toutes les zones de production d’oignons pour permettre aux organisations paysannes de mieux organiser leur vente sur la durée», souligne Bagnou.

