ABIDJAN, 19 mars (IPS) – A première vue, le groupe d'enfants jouant dans une cour ombragée à Abidjan, la capitale économique de Côte d’Ivoire, semble insouciant. Mais lorsqu’un échappement de voiture explose, ils tremblent. Au passage d’un soldat, ils frémissent. Et ils deviennent anxieux quand un adulte inconnu s'approche d'eux.
Près d'un an après que ce pays d’Afrique de l’ouest a été secoué par six mois de violence et de terreur lorsque l'ancien président, Laurent Gbagbo, a refusé de céder le pouvoir à Alassane Ouattara qui a gagné les élections présidentielles de novembre 2010, des enfants ivoiriens continuent d’essayer de se remettre du traumatisme psychologique et social que les troubles leur ont causé. “Les enfants étaient les principales victimes des violences post-électorales. Beaucoup ont entendu des coups de feu et des bombardements, ont vu des gens courir, des adultes apeurés et ont été témoins de brutalités, combats et meurtres”, déclare Désiré Koukoui, le directeur du Bureau international catholique de l'enfance (BICE) à Abidjan, une organisation de protection des droits des enfants. Des enfants ont dû craindre pour leur vie, faire face à la mort de membres de la famille, à la faim et au déplacement lors des troubles violents dans le pays, qui ont duré de décembre 2010 à mai 2011. Des milliers ont été séparés de leurs parents durant le chaos. Beaucoup se sont retrouvés tout à coup seuls dans la métropole d'Abidjan, obligés de dormir dans la rue, mendier, voler, travailler ou vendre leurs corps pour survivre. “Nous craignons que si nous ne mettons pas rapidement en œuvre des mécanismes pour 'réparer' la situation, resocialiser les enfants et les familles, nous soyons confrontés à toute une génération de cas de problèmes dans quelques années à partir de maintenant, avec une génération de jeunes adultes sans avenir”, prévient Koukoui. Deux mois après que les violences, au cours desquelles 3.000 personnes ont été tuées et au moins un demi-million déplacées, ont baissé, en juillet 2011, le BICE a créé une maison d’accueil pour les enfants séparés. Son personnel tente de les réunir avec leurs familles, avec l’appui de l'organisation internationale pour l'enfance 'Save the Children' et le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF). Selon les données officielles de l'ONU, 3.700 enfants ont été déclarés séparés de leurs parents pendant la crise à Abidjan seule, une ville d'environ cinq millions d’habitants. Mais Koukoui croit que “le nombre réel est beaucoup plus élevé; au moins 10 fois plus élevé parce que nous n'avons pas été en mesure de localiser même la majorité des enfants égarés”. Les progrès ont été lents parce que souvent, des parents ont été aussi déplacés, ou que les enfants sont trop jeunes ou trop traumatisés pour se souvenir des noms de leurs parents ou de leurs villages. Jusqu'à présent, le BICE a seulement réussi à retrouver les familles de quelque 250 garçons et filles. “Nous faisons de notre mieux pour trouver les familles, placer les enfants dans les écoles, leur donner des conseils psychosociaux, et si tout échoue, les placer dans des familles d'accueil ou orphelinats”, explique Koukoui. L'un d'eux est Judith*, 12 ans qui est arrivée dans cette maison d’accueil il y a environ trois mois. Cette jeune fille vivait avec sa tante et son oncle à Yopougon, l’un des quartiers d’Abidjan les plus durement touchés par les violences post-électorales, qui a été identifié comme une zone pro-Gbagbo. Les parents de Judith, qui vivent à Benjué, un petit village dans le nord rural du pays, avaient envoyé leur fille à la capitale dans l'espoir de lui donner accès à une bonne scolarité. Mais, les parents proches ont exploité la jeune fille, la forçant à travailler comme domestique dans leur ménage. Lorsque les élections se sont achevées sur la violence, l'oncle de Judith, un partisan de Gbagbo, a fui Abidjan craignant pour sa sécurité. “Après son départ, ma situation s'est encore aggravée. De la fenêtre, je voyais des gens qu’on tuait dans les rues. J'avais très peur. Nous n'avions rien à manger, et ma tante déversait sa peur sur moi. Elle me battait beaucoup”, affirme Judith qui s’est finalement enfuie et est arrivée dans la maison d’accueil avec un visage très meurtri et des blessures qui laisseront des cicatrices à vie. La jeune fille a été également violée, mais pour l'instant, on ne sait pas quand le crime a été commis et qui en est l'auteur, déclare le personnel de maison d’accueil. “C'est malheureusement une histoire ordinaire. Nous avons observé une augmentation de violences conjugales, de l’alcoolisme et de maltraitance d’enfants dans tout le pays en raison du conflit”, déclare Dalié Privary, directeur de programme de la maison d’accueil. Après plusieurs semaines, le personnel de la maison d’accueil a finalement réussi à retrouver les parents de Judith, mais le processus de réunification est complexe et prend du temps, puisque les organismes d'aide doivent s'assurer que les enfants seront renvoyés dans un environnement familial sûr et sain. “Nous conseillons à la fois les parents et les enfants avant de les réunir, afin de donner à l'enfant le meilleur avenir possible”, explique Monique Apie, la directrice du programme protection de 'Save the Children'. “Nous voulons être certains que les parents sont sincères quant à la reprise de leurs enfants”. A cause du conflit, qui a également conduit au traumatisme et au désespoir chez les adultes, un parent sur cinq était réticent à accueillir dans la famille leurs enfants prodigues égarés, selon les statistiques du BICE. “Quand il y a un conflit violent, c'est chacun pour soi, même au sein des familles. C'est choquant, mais c'est malheureusement vrai”, souligne Apie. *Le nom a été modifié pour protéger l’identité de l’enfant

