MISRATA, Libye, 27 fév (IPS) – Il y a une semaine, plus de la moitié des habitants éligibles pour voter dans la ville côtière de Misrata, en Libye, ravagée par les combats, ont voté pour élire les représentants des conseils locaux lors de leur première élection démocratique depuis des décennies.
“Les élections étaient magnifiques”, déclare Mohammed Amer, 31 ans, un père de famille et employé d’une organisation humanitaire. “Elles se sont très bien déroulées. Je suis allé au centre voter pour quelqu’un et ma femme a voté pour quelqu’un d’autre”, déclare-t-il en riant. “C'était comme une grande fête. Tout le monde était content. C’est particulièrement formidable pour les hommes et les femmes âgés de voir cela”. Les 28 élus sur un total de 242 candidats forment désormais le gouvernement local de Misrata. Ces résultats tangibles contrastent avec ce qui est largement perçu comme un processus électoral national opaque et complexe annoncé par le Conseil national de transition (CNT), basé à Tripoli. Le CNT a prévu des élections en juin pour une Assemblée nationale, qui désignera une commission chargée d'élaborer la constitution de la Libye. Misrata, la troisième plus grande ville de la Libye avec environ 300.000 habitants, se remet toujours d'un siège brutal survenu l'année dernière. Un musée au bord de la rue commémore le rôle victorieux de la ville dans la chute du régime de Mouammar Kadhafi en octobre. Ce mémorial est bondé d’artilleries utilisées, de souvenirs griffonnés de graffitis, de cartes d'identité appartenant à des mercenaires de Kadhafi, et un mur garni avec des photos des personnes de Misrata qui sont mortes ou ont disparu. Des immeubles à plusieurs étages demeurent troués par endroits ou ravagés, en particulier le long de la Rue de Tripoli, la principale artère commerciale. Des queues sont omniprésentes à l’extérieur des banques pour retirer des quantités limitées d’argent, et dans les stations-service. Des travailleurs migrants égyptiens attendent patiemment aux carrefours très fréquentés tenant des pots de peinture et des pinceaux en train de faire de la publicité pour leurs services, et quelques propriétaires d'entreprises versent leurs économies dans la reconstruction de leurs petites boutiques. Mais Misrata, comme d'autres villes en Libye, n'a pas encore reçu des fonds de reconstruction auprès du gouvernement de transition. Des maisons et entreprises, y compris celles dont le gouvernement précédent était propriétaire, se trouvent endommagées et dormantes. Mohammed Abdullah Ashab a investi plus de 20.000 dollars dans la réhabilitation d'une librairie haut de gamme et d’une boutique remplie de robes scintillantes. Ces magasins sont en contraste frappant avec les tas de gravats et de graffitis griffonnés en face d'eux. “Le CNT est venu voir les dégâts”, dit-il. “Mais nous ne serons pas indemnisés avant l’installation d'un gouvernement. Je procède à la reconstruction à partir de ma propre poche”. Atiya Al-Dreini, directeur administratif pour le comité exécutif de Misrata, et l’un candidat gagnant des élections locales, montre fièrement l'immeuble de l'époque ottomane rénové, qui abrite les bureaux de la municipalité. Une aile détruite est séparée par un mur, jonchée de gravats et d'ordures. Une voiture de police flambant neuve et deux agents de la circulation nouvellement recrutés se tiennent debout au milieu de la rue en face. “Il n'existe pas encore un budget de reconstruction nationale”, affirme Dreini, soulignant qu'ils ont pris l'argent du budget de fonctionnement actuel pour nettoyer à fond le bureau. “La commission chargée d'évaluer la reconstruction des bâtiments a fini son travail, mais attend juste d'inclure certaines personnes qui ont fui leurs maisons et sont en train de revenir”. “Tout cela prend du temps”, ajoute Dreini. “Nous avons eu 42 années de corruption et devons rompre avec le passé. Nous sommes en train de changer tout le système du pays, et cela nécessite beaucoup d'argent”. L’autre pierre d'achoppement était lugubrement illustrée dans un rapport d'Amnesty International publié ce mois-ci. Ce rapport a également couvert Misrata, et prévient que les milices constituent l’une des plus grandes menaces qui pèsent sur la Libye aujourd'hui. “Des centaines de milices armées, largement saluées comme des héros en Libye pour leur rôle dans le renversement de l'ancien régime, sont en grande partie hors de contrôle. Leurs actions, et le refus d'un grand nombre de désarmer ou de rejoindre les forces régulières, menacent de déstabiliser la Libye, d’entraver la création des institutions étatiques responsables tant nécessaires basées sur l’Etat de droit…”, indique le rapport. “La plupart des membres (de brigade) veulent retourner à leurs professions – Misrata est une région commerciale”, déclare Dreini. “Même au temps du tyran, la plupart des gens ne voulaient pas rejoindre les services de sécurité ou de police. La mentalité est toujours ainsi. Mais quand ils entendent parler d’affrontements, comme à Bani Walid, ils sont prêts à se battre et à y retourner avec leurs brigades”.

