SOUDAN DU SUD: Des morts toujours enregistrés dans un conflit interethnique

PIBOR, Soudan du Sud, 25 jan (IPS) – Dans la salle d'un centre de santé partiellement détruit dans une localité du Soudan du Sud, Mangiro (qui n'a pas donné son nom de famille) était assis sur un lit à côté de Ngathin, sa fille de neuf ans blessée.

La petite fille a la chance d’avoir survécu aux récents affrontements interethniques dans le comté de Pibor (sud-est du pays), qui ont provoqué la mort de sa mère et de ses sœurs. Il n'existe pas toujours de chiffres officiels publiés sur le nombre de personnes tuées, mais les Nations Unies affirment qu'au moins 120.000 personnes ont été touchées par les violences. Il y a trois semaines, au moins 6.000 membres armés de la tribu Lou Nuer ont attaqué le comté de Pibor, qui abrite les Murle qui ont lancé des attaques similaires. Ils ont détruit et endommagé des maisons et des bâtiments, y compris ce centre de santé dirigé par Médecins sans frontières (MSF). Des villageois ont été massacrés lors de l'assaut, y compris la femme et les enfants de Mangiro. Il a déclaré que sa famille a fui leur village lorsqu’il a été attaqué et qu’il a retrouvé Ngathin le lendemain. “Nous avons trouvé la mère morte, mais l'enfant était encore en vie et nous l’avons amenée ici”, a-t-il expliqué à travers un interprète. “Ils nous ont attaqués en tant que famille. La mère et les autres sœurs de la fille sont mortes”. Il a tiré le drap d’un côté pour montrer une blessure bandée sur la jambe de Ngathin, où elle a reçu une balle alors qu'elle fuyait les membres d'un groupe ethnique rival. Les membres survivants de la famille de Mangiro sont parmi les 120.000 personnes pour lesquelles le Programme alimentaire mondial utilise des hélicoptères pour fournir des vivres dans les communautés qui sont inaccessibles par la route dans cette région isolée. A la suite des attaques, l'ONU a d'abord estimé que 60.000 personnes avaient été touchées. Le 20 janvier, Lise Grande, coordinatrice des opérations humanitaires de l'ONU au Soudan du Sud, a déclaré aux journalistes à Juba, la capitale du pays, que le nombre estimé de personnes dans le besoin d'aide avait doublé et peut même augmenter. L'ONU a un plan d'urgence pour 180.000 personnes, a-t-elle indiqué. Le nombre de personnes tuées demeure un mystère. Immédiatement après les attentats, le commissaire du comté a estimé 3.000 morts, mais le gouvernement a rapidement rejeté ce chiffre. James Chacha, le médecin-major du comté de Pibor, a confié aux journalistes qu’environ 2.000 personnes ont été tuées. En dépit des requêtes répétées des journalistes, ni le gouvernement ni l'ONU n’a publié des chiffres sur le nombre de corps enregistrés jusque-là par leurs enquêteurs. “Nous organisons également des reconnaissances (vols de reconnaissance) au-dessus des zones pour observer le nombre de tukuls (maisons) brûlées et ainsi de suite, mais il n'y a pas de crédibilité dans le chiffre total ici qui conduirait à un nombre qui peut donner une indication”, a déclaré aux journalistes, le 19 janvier, Hilde Johnson, la représentante du secrétaire général de l’ONU au Soudan du Sud. “C’est beaucoup trop tôt”. Le nombre de blessés n’est pas connu non plus, selon MSF. “Nous sommes très préoccupés par les besoins médicaux des personnes qui sont encore dans la brousse”, a souligné Karel Janssens, porte-parole de MSF. “Nous apprenons auprès des malades et de notre personnel qu'il y a encore plusieurs blessés dans la brousse, mais tant que nous ne voyons pas leurs besoins médicaux directs, il est difficile de répondre à cela”. Judith McCallum, une ancienne directrice nationale, au Soudan du Sud, d'une organisation non gouvernementale, qui rédige sa thèse de doctorat sur les Murle, a indiqué que plus l'enquête prend du temps, plus il est peu probable que la vérité soit connue. Des animaux sauvages ont déjà mangé beaucoup de corps, a-t-elle affirmé dans une interview. Quel que soit l’état du corps, il s’ajoutera aux 1.100 personnes déjà enregistrées qui, selon l'ONU, ont été tuées au cours de la dernière année dans des combats entre les Murle et les Lou Nuer. Après qu’une attaque menée en août a tué environ 600 Lou Nuer, le Conseil des églises du Soudan a lancé une initiative de paix destinée à réunir les chefs tribaux en décembre pour signer un accord de paix. Mais le processus a échoué et vers la mi-décembre, des patrouilles aériennes de l'ONU ont signalé qu'au moins 6.000 jeunes Lou Nuer marchaient vers Pibor. Les représentants de ce mouvement armé l’appellent la 'White Army' (Armée blanche), en référence à la cendre avec laquelle les combattants couvrent leur corps. Le groupe a fait des déclarations publiant son attaque planifiée sur Pibor et jurant “d’exterminer toute la tribu Murle sur la terre”. Johnson a prévenu qu’une telle rhétorique “viole à la fois le droit international et les lois nationales du Soudan du Sud”. “Nous avons été informés qu’un langage répété de haine continue d'être utilisé, appelant aux violences ethniques et incitant les communautés à mener des actions offensives”, a-t-elle souligné. Le gouvernement a promis d'enquêter et de tenir responsables ceux qui poussent à la violence. A la suite des attentats, il a envoyé 3.000 agents de sécurité dans la zone de conflit et envisage d'utiliser des troupes comme une “zone tampon” entre les tribus.