ECONOMIE: Gare au retour du dollar zimbabwéen

BULAWAYO, 20 jan (IPS) – L’histoire de Tinashe Zuze est typique des professionnels du Zimbabwe qui ont fui l'emploi formel. Au lieu de travailler pour quelqu'un d'autre, Zuze a quitté son emploi comme caissier dans une banque et est entré dans le monde des “magouilles” de devises étrangères illégales.

Il a transformé beaucoup de gens en des hommes d'affaires fortunés du jour au lendemain depuis “le jour où le dollar est mort”. Les économistes l’appellent 'Black Friday' (Vendredi noir). Le 14 novembre 1997, le dollar zimbabwéen s'est effondré sous le poids des dépenses non budgétisées. La cause était les généreux déboursements ou “gratifications” du président Robert Mugabe aux anciens combattants de la lutte de libération des années 1970. Le dépassement budgétaire a envoyé l'économie du pays dans une spirale, qui se ressent encore aujourd'hui. Les fortunes de Zuze marchaient bien au début, mais elles ont ensuite pris un tournant pour le pire. Il a d'abord acquis une richesse extraordinaire durant les “jours fous” de transaction illégale de devises étrangères au début des années 2000. Mais il a connu des moments difficiles après l'introduction du régime à plusieurs devises en 2009. Mais il ne s'était pas fâché et s’est converti en un importateur de véhicules d'occasion à partir du Japon. “C’était une vie terrible”, dit-il d’un air songeur. Mais pendant que le pays se prépare pour des élections, qui, selon le dirigeant de vieille date, Mugabe, doivent être organisées cette année et mettront un terme au gouvernement d’union du Zimbabwe en proie aux crises, des appels ont émergé de certaines élites politiques en vue de réformes monétaires pour ramener le dollar zimbabwéen. “Je ne comprends pas pourquoi des gens ont le culot de demander le retour du dollar Zimbabwéen”, déclare-t-il. “C'est la monnaie qui a appauvri beaucoup de gens et m'a obligé à faire toutes sortes d’affaires et je me rappelle avoir des tas et des tas de ces dollars et je suis incapable de me débarrasser de ces billets inutiles”, a indiqué Zuze. En plein chaos économique en novembre 2008, des consommateurs étaient obligés de transporter des sacs et des brouettes d'argent juste pour acheter de petits articles comme le lait ou le pain. Du jour au lendemain, le prix du pain est passé de deux millions de dollars zimbabwéens à 35 millions. C’était considéré par certains analystes comme l'un des pires cas d'hyperinflation de tous les temps. Depuis l'introduction du régime à plusieurs devises, où les transactions se font désormais en dollar américain, en rand sud-africain et en pula botswanais; ce qui était autrefois l’économie qui s’effondrait le plus rapidement au monde, est aujourd’hui sur le chemin d’une croissance lente mais sûre. Une preuve de cette situation peut être constatée dans les magasins, car les rayons des boutiques sont aujourd’hui remplis après que des années de contrôles bâclés des prix, par le gouvernement, ont entraîné de graves pénuries de produits de base. Cependant, la 'Zimbabwe African National Union – Patriotic Front (Union nationale africaine du Zimbabwe – Front patriotique – ZANU-PF) de Mugabe, le parti largement accusé d’avoir ruiné économiquement le pays, a renforcé ses appels pour le retour de la monnaie locale en prélude aux élections. Le parti a critiqué le billet vert américain de perpétuer l'hégémonie économique globale du pays. Des analystes s'accordent à dire que la crise économique du Zimbabwe a créé deux extrêmes – des riches et des pauvres – détruisant la classe moyenne dans le processus, puisque les salaires demeurent stagnants, créant des conditions idéales pour des grèves sauvages. Mais des économistes et des membres ordinaires du public s’inquiètent de ce que le retour du dollar pourrait entraîner un désastre. Dr Eric Bloch, un économiste respecté à Bulawayo, dans le sud du pays, qui siège également au conseil d'administration de la 'Reserve Bank of Zimbabwe' (Banque centrale du Zimbabwe), a affirmé que la réintroduction de la monnaie locale serait un “désastre total” pour l'économie. “Le retour du dollar zimbabwéen alimentera l'inflation massive et le retour du pays au chaos économique de 2008, puisqu’en termes réels, la monnaie n’aura pas de valeur”, a expliqué Bloch à IPS. “Je suis d'accord avec le ministre des Finances, Tendai Biti, que le pays doit maintenir la situation actuelle où il utilise le dollar américain. Le dollar zimbabwéen signifie que le pays ne sera pas en mesure d'accéder aux lignes de crédit internationales puisque cela repose sur la capacité à générer des devises étrangères”, a-t-il souligné. Pour Donald Sithole, un analyste politique et un universitaire, le retour du dollar zimbabwéen pourrait être une recette pour des agitations sociales. “Nous l'avons vu ailleurs, des masses mécontentes descendre dans la rue, non pas pour des griefs politiques, mais de plus en plus pour exiger la justice économique, et l'histoire de l'ère du dollar zimbabwéen pourrait indiquer le retour de pires conflits pour les gens ordinaires”, a déclaré Sithole à IPS. “La crise financière mondiale devrait être une leçon. Mais nous voyons manifestement des politiciens complaisants qui pensent que les manifestations de rue observées à travers le monde n’auront pas lieu ici en raison de leur répression de renom. Mais les gens peuvent seulement accepter cela dans une certaine mesure. Je crois que nous marchons sur un terrain dangereux”, a-t-il ajouté. Comme la rentrée scolaire a eu lieu début janvier, les syndicats des enseignants ont indiqué qu'ils boycotteraient les cours puisqu’ils demandent des augmentations salariales à un moment où le gouvernement a approuvé de lourdes augmentations des indemnités pour les législateurs. “Ces gens veulent le retour du dollar afin qu'ils puissent piller nos ressources comme ils le faisaient”, affirme Gamaliel Siziba, un directeur de collège, se référant aux vieilles accusations de corruption institutionnalisée contre les responsables de la ZANU-PF. “C'est seulement dingue. Nous sommes dirigés par des gens instruits, mais voilà les solutions qu'ils proposent pour une reprise économique”, a déclaré Siziba.