COTE D’IVOIRE: Le transfèrement de Gbagbo aura-t-il d’effet sur les législatives?

ABIDJAN, 2 déc (IPS) – L’ancien président ivoirien, Laurent Gbagbo, déchu le 11 avril 2011, doit comparaître pour la première fois, lundi prochain, devant une Chambre préliminaire de la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye, aux Pays-Bas, selon un communiqué de l’organisation publié le 30 novembre.

L’ex-chef d’Etat est accusé, par la CPI, de crimes contre l’humanité (meurtres, viols et autres formes de violences sexuelles) commis entre le 16 décembre 2010 et le 12 avril 2011, dont il serait co-auteur présumé. Mais son transfèrement dans une cellule de la CPI suscite des réactions variées et contradictoires en Côte d’Ivoire. “S’il y a eu un vice de procédure, ce sera au tribunal de trancher. Mais je ne pense pas que cela soit encore essentiel d’autant plus que l’acte de transfèrement à été signifié à l’accusé et approuvé par le doyen des juges d’instruction et le procureur de la République” en Côte d’Ivoire, affirme à IPS, Florent Kouadio Kouadio, avocat à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. “La procédure peut être perçue comme illégale parce qu’exécutée dans un temps très court. Mais, en recevant le mandat d’arrêt sous scellé le 23 novembre, l’ex-président Gbagbo devait s’attendre à être transféré à tout moment”, ajoute Kouadio. Les avocats et partisans de l’ancien président ont, en effet, qualifié la procédure de transfèrement d’illégale parce qu’elle serait intervenue seulement trois jours après une “rencontre discrète”, à Paris, entre le chef de l’Etat ivoirien, Alassane Ouattara, et le procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo.

La comparution de Gbagbo, le 5 décembre, interviendra, moins d’une semaine après son transfèrement et à quelques jours de la tenue des élections législatives dans le pays, prévues le 11 décembre. Un scrutin qui est censé accélérer le processus de normalisation de la Côte d’Ivoire et de réconciliation entre les populations, huit mois après le changement de régime. Mais déjà, le Front populaire ivoirien (FPI), principal parti de l’opposition et de Gbagbo, a annoncé mercredi, dans une déclaration publique, son retrait du processus de réconciliation. “Le transfèrement de Laurent Gbagbo signe la rupture du dialogue républicain… Le FPI fustige une procédure illégale constituant une violation grave de la présomption d’innocence reconnue à tout être humain”. De leur côté, trois candidats indépendants – tous des anciens ministres proches du FPI – ont annoncé le retrait de leurs candidatures des législatives. Pour leur part, les partis politiques, réunis au sein du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), qui soutiennent le président Ouattara, n’ont pas souhaité faire de commentaires à IPS. Ils disent vouloir se concentrer sur l’ouverture de la campagne électorale, annoncée pour ce vendredi à minuit. “Le jeu politique va de nouveau se crisper et attiser des tensions alors que les plaies de la crise postélectorale ne sont même pas encore refermées. C’est l’espoir de la réconciliation qui s’éloigne de plus en plus”, affirme à IPS, René Hokou Légré, président par intérim de la Ligue ivoirienne des droits de l’Homme (LIDHO), basée à Abidjan. “L’enjeu de ces législatives est le taux de participation qui doit être proche des 80 pour cent de la présidentielle de 2010. Mais avec ce transfèrement de Gbagbo, il y a des risques que cela n’atteigne pas 50 pour cent. Nous menons une campagne de mobilisation depuis un mois. Il y avait déjà un manque de volonté des électeurs à aller voter, et cette décision va constituer un autre gros frein”, souligne Légré. Dans un communiqué publié jeudi à Cotonou, au Bénin, Francis Dako, coordinateur pour l’Afrique de l’ouest de la Coalition mondiale pour la Cour pénale internationale, une organisation non gouvernementale, a prévenu que la décision de poursuivre le président déchu à ce stade actuel risque d’être explosive sur le terrain. “Il n’était pas nécessaire de transférer Gbagbo à La Haye. Nous avons nos institutions judiciaires et s’il était possible d’en créer un de spécial pour le juger, cela aurait mieux fait”, déclare à IPS, Kady Diakité, une enseignante du primaire à Abobo, au nord-ouest d’Abidjan. Pour Diakité, la paix définitive en Côte d’Ivoire ne pourra être acquise dans ces conditions. “Au moment où l’on évoque la réconciliation, ce transfèrement s’apparente à une autre humiliation qu’il subit et j’ai peur que cela ne crée encore une grande frustration au sein d’une bonne frange de la population et ouvre la voie à de nouvelles violences”, explique-t-elle. Mais, Florent Tagny, 32 ans et sans emploi, affirme le contraire. “Il y avait plus de risque à juger Gbagbo en Côte d'Ivoire qu'ailleurs. Un verdict prononcé par la justice ivoirienne allait être différemment interprété par ses partisans et cela pouvait causer des troubles”, dit-il à IPS. Quand Gbagbo était en résidence surveillée à Korhogo, dans le nord du pays, ajoute Tagny, “son parti organisait des meetings et ils se sont toujours achevés par des affrontements. Alors, imaginons les événements le jour d'un procès. A la CPI, je pense qu'il y aura de l'équité dans le procès et ce sera l'occasion pour lui de prouver son innocence”.