TRIPOLI, 28 oct (IPS) – “La guerre est finie et Kadhafi déjà enterré. Que pourrions-nous éventuellement demander d’autre?”, demande Adnan Abdulrafiq dans son restaurant de rue animé, dans la rue Omar Mukhtar au centre de Tripoli, la capitale libyenne. Mais les ennuis peuvent ne pas avoir pris fin avec la guerre.
Le restaurant d’Abdulrafiq est à seulement 50 mètres de la place des Martyrs, le principal point de rencontre de la capitale. Cette place qui a accueilli de grandes démonstrations de soutien et de force de Kadhafi est envahie aujourd'hui par des gens brandissant avec fierté le drapeau tricolore libyen, un symbole interdit jusqu'à récemment, mais aujourd'hui omniprésent sur les panneaux publicitaires, les autocollants de voiture et les foulards. Des colliers, sacs à main et porte-clés de toutes formes et de toutes tailles, portant le nouveau timbre, peuvent être achetés dans presque tous les étals de fortune.
“Quelqu'un doit être en train de se faire beaucoup d'argent avec tout ce commerce; je me demande si c’est le Qatar”, déclare Hafiz, un jeune, faisant clairement référence au soutien rapide et inconditionnel que le Qatar a offert à la révolution.
“Apprenez ensemble”, “Embrassez-vous”, peut-on lire sur deux affiches différentes sur plusieurs murs. La “réconciliation” était l'un des principaux points qu'Abdul Halil, président du Conseil national de transition, a mentionnés lors de son discours le dimanche 23 octobre, lorsque la déclaration officielle de la fin de la guerre a été faite depuis Benghazi, la deuxième ville de la Libye, dans l'est du pays.
Mais la différence dans l'ambiance créée par d’autres messages est aussi tangible: “Avez-vous vu cette personne?”, est une question qui apparaît sur la photo de centaines de visages sur des affiches murales. La date de leur disparition est écrite à côté d'un contact téléphonique.
Mais s'il y a une personne disparue et recherchée aujourd'hui en Libye, c’est Saif al-Islam – fils de Kadhafi toujours en fuite. “Recherché mort ou vivant”, indique une affiche à l'entrée de la Banque nationale avant que quelqu'un n’ait rayé la mention “vivant”.
“Plus de 50.000 Libyens ont trouvé la mort dans cette guerre. Nous devrions pardonner, mais jamais oublier ce qu’a été le prix de la liberté”, souligne Rahul Tarhuni, un combattant venu juste de Misrata – l'enclave rebelle dans l'ouest de la Libye, qui a subi un long et brutal siège des loyalistes de Kadhafi.
Pendant ces deux derniers mois, Tripoli a été une destination privilégiée pour les combattants venus de Misrata et de Nafusa – une chaîne de montagne située à 100 kilomètres au sud-est de Tripoli. Bien que leur rôle dans la chute de Tripoli ait été sans doute vital pour ceux qui se sont soulevés contre les Kadhafi, beaucoup de Tripolitains locaux pensent qu'il est déjà temps pour eux de plier bagage et de quitter leur ville.
“Ils tirent en l'air tous les soirs, même avec l'artillerie anti-aérienne montée sur leurs pick-ups”, se lamente Nawja Shakh, un ancien professeur de langue arabe au secondaire.
“Saviez-vous que plus de 60 personnes ont été blessées ici par accident lorsqu’ils ont tué Kadhafi?”, ajoute cette femme de 35 ans. Cinquante mètres derrière nous, un homme prenait une photo de ses enfants tenant un fusil Kalahsnikov.
Selah Rahman, un habitant de 30 ans, est également gêné par la présence de ces milices “sans foi ni loi”.
“Hier seulement, l'un d'eux m'a salué par “Allah-u-Akbar” (Dieu est grand). Comme je n’ai pas répondu de la même manière, il m'a accusé d'être un pro-Kadhafi et a dit qu'il m’arrêterait”. Rahman affirme qu'il a soutenu la révolution “dès le début”. Mais il craint qu'il ne puisse avoir des ennuis.
“Je veux un pays moderne et laïque, et non un autre Emirat riche en pétrole et médiéval”, affirme Rahman avec consternation. L'annonce, le dimanche 23 octobre, selon laquelle les futures lois de la Libye seraient basées sur la charia, a provoqué des troubles parmi les nombreux citoyens à Tripoli qui craignent que la religion ne puisse jouer un rôle excessif dans la nouvelle Libye.
Pour le moment, il y a un certain sentiment de normalité dans la capitale libyenne. L'appel invitant les gens à prier dans les mosquées se mélange toujours avec la musique provenant des voitures coincées dans les difficiles embouteillages de Tripoli.
Heureusement, le prix de l'essence a chuté de façon spectaculaire puisque les stocks ont été reconstitués. Un prix de 0,15 dinar libyen/litre (7 centimes d'euro) est quelque chose que la plupart des propriétaires de voiture peuvent supporter.
Le long de Tarik Mukhtar – la “route de l'aéroport” – les murs récemment démolis de Bab al Aziziya – ancien bunker résidentiel de Kadhafi, sont visibles. Les débris de la maison du dirigeant déchu et, très spécialement, son réseau de tunnels en dessous, ont transformé un ancien symbole de la terreur en un “champ de foire” privilégié pour les familles locales.
Un peu plus au sud, se trouvent des dizaines d'immeubles abandonnés. Plusieurs entreprises de construction étrangères construisaient des quartiers résidentiels entiers, mais elles ont toutes quitté avant la fin des travaux.
Les casernes d'amiante installées pour les ouvriers d'une entreprise de construction turque sont transformées en un camp de réfugiés de fortune. Quelque 80 familles venues de Beni Walid, l'un des deux derniers bastions de Kadhafi à tomber, situé à 100 km à l’est de Tripoli, ont appelé cet endroit “maison” pendant plus d'un mois.

