COTE D’IVOIRE: Les ferrailleurs souffrent de la suspension des exportations

ABIDJAN, 22 août (IPS) – Le gouvernement de Côte d’Ivoire a décidé d’implanter dans le pays, d’ici à la fin 2012, une industrie de transformation des déchets ferreux en vue de l’approvisionnement du marché national et sous-régional en produits finis.

Cette décision annoncée en juillet devrait permettre au gouvernement ivoirien d'améliorer le niveau des prélèvements fiscaux dans le secteur de la ferraille (déchets et vieux morceaux de fer) collectés par des populations et vendus à certains commerçants qui les exportent. Il s’agit d’organiser le secteur pour avoir un tissu industriel générateur de revenus, d’emplois, mais notamment de la valeur ajoutée, selon Michel Koné, inspecteur des finances au ministère de l’Economie. La décision du gouvernement annonçait également la suspension des exportations des ferrailles jusqu’en décembre 2012, plongeant les collecteurs, les vendeurs et les exportateurs des déchets ferreux dans la tourmente. Avec des exportations de ferraille estimées à 100.000 tonnes par an, ce secteur emploie 226.000 personnes en Côte d’Ivoire et rapporte quelque 12 milliards francs CFA (environ 24 millions de dollars) à l’Etat, selon l’association des ferrailleurs. Il contribue à environ 3,5 pour cent au produit intérieur brut, indique le ministère de l’Economie et des Finances. “En août 2009, l’administration douanière avait déjà instauré une taxe de 100.000 FCFA (environ 200 dollars) par tonne à l’exportation des ferrailles. Deux ans plus tard, c’est une décision de suspension des exportations. Il y a eu manifestement une volonté progressive de nous décourager à mener nos activités”, déclare, amer, Mory Kamara, 47 ans, ferrailleur à Adjamé, un quartier du centre d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne. “Mais nous savons que tout cela n’a d’autre intérêt que d’assurer le monopole du secteur à un industriel. Pourtant, c’est un milieu qui n’intéressait pas beaucoup de gens il y a encore dix ans”, affirme-t-il à IPS, agacé. “Nous ne pensons pas qu’il pourra tout faire seul. Même si tel était le cas, il faut que le gouvernement songe à accompagner ces ferrailleurs qui ont investi leurs propres ressources dans cette affaire”, ajoute Kalifa Doumbia, président de l’Association des ferrailleurs de Côte d’Ivoire, basée à Abidjan.

Mais Koné rejette ces allégations infondées, expliquant que “la taxe sur l’exportation de la ferraille s’est avérée inefficace et elle rapportait peu à l’Etat”. Selon lui, ce secteur, s’il est organisé, peut même rapporter deux fois plus. Doumbia rappelle toutefois que le secteur avait déjà souffert de la crise pour avoir été sinistré sous le précédent régime, avec des dégâts estimés à neuf milliards FCFA (environ 18 millions de dollars). Par ailleurs, depuis un mois, dit-il, quelque 10.000 tonnes de ferrailles sont encore bloquées sur les quais du port d’Abidjan en attente d’être exportées vers des pays européens et asiatiques pour être recyclées. “Il nous faut un moratoire de trois mois au moins pour pouvoir évacuer ce stock”, plaide Brahima Fofana, de l’Association des exportateurs de ferrailles de Côte d’Ivoire, basée à Abidjan. “Cela devrait nous permettre de nous soulager car… nous allons attendre plus d’une année pour avoir de la visibilité. C’est dire que de nombreuses familles vont vivre un véritable calvaire durant toute cette période”, indique-t-il à IPS. A Marcory, un quartier sud d’Abidjan, entre les bruits assourdissants du travail des métaux, Issouf Diakité, 43 ans, explique à IPS que la mesure gouvernementale lui coûte très chère. “Je devais répondre à une commande de 500 tonnes de ferrailles en provenance de l’Inde et du Pakistan. J’étais à 300 tonnes quand la décision est intervenue. Maintenant, je me trouve face à un manque à gagner énorme”. Il évalue ses pertes à 20 millions FCFA (environ 40.000 dollars). Selon Diakité, la suspension des exportations lui a fait perdre aussi ses 103 collecteurs. “Ils ne sont plus motivés à venir travailler. Or, c’est une activité qui leur permet d’assurer le quotidien de nombreuses personnes dans leur maison”, affirme-t-il. A côté de l’entreprise de Diakité, se trouve celle d’Amidou Sylla, 39 ans, mais dont les portes sont fermées. “Je préfère fermer boutique puisqu’il ne sert plus à rien d’investir les quartiers pour chercher de la ferraille”, dit-il sèchement à IPS. “Cette décision (du gouvernement) a sonné le glas de l’activité en générale. Lorsque vous faites le tour des différents sites de regroupements des ferrailles, les acteurs ont perdu le sourire”, déclare Fofana à IPS. Mais, certains ont compris la nécessité de s’orienter rapidement vers d’autres activités, ajoute-t-il. “Ils sont devenus des forgerons et font de la fabrication des ustensiles de cuisines, des matériels agricoles et autres”. Avec la suspension de l’exportation des produits ferreux, il faut craindre un retour des déchets métalliques dans les rues. “Ce secteur luttait aussi contre la pollution de l’environnement en collectant ces métaux. S’il n’y a plus d’activités intenses dans la collecte, il y aura encore de nouveaux entassements d’ici peu”, explique Fofana.