KENYA: Frustration par rapport aux limites des accusations de la CPI

NAIROBI, 5 mai (IPS) – Une décision pour exclure les crimes commis à Kisumi, une ville de l’ouest du Kenya, et à Kibera, une banlieue de Nairobi, d’un procès contre les organisateurs présumés des violences ayant suivi l’élection de 2007, pourrait saper l’effort de la Cour pénale internationale (CPI) de combattre l’impunité dans ce pays, ont prévenu des groupes de la société civile.

Les juges ont statué en mars que le procureur général, Luis Moreno-Ocampo, n’avait pas pu démontrer que les exécutions extrajudiciaires de grande envergure commises par la police dans la ville de Kisumu, dans l’ouest, ainsi que les massacres, les exactions et viols perpétrés à Kibera, un bidonville de Nairobi, faisaient partie d’une politique de l’Etat impliquant trois suspects lié au 'Party of National Unity' (Parti de l’unité nationale) du président Mwai Kibaki. Les suspects – le ministre des Finances Uhuru Kenyatta, le directeur des services publics Francis Muthaura, et l’ancien commissaire de police, Mohammed Hussein Ali – sont actuellement accusés de meurtre, de transfert forcé de populations, de viol, de persécution et d’autres actes inhumains relatifs aux violences dans la Vallée du Rift. Dans une autre affaire, trois autres suspects sont également accusés de meurtre, de transfert forcé de populations et de persécution. La décision de mars indiquait que les preuves d’Ocampo ont fourni “des motifs raisonnables permettant de croire” que la police “a utilisé la force excessive, notamment des munitions réelles” contre les habitants de Kisumu, entraînant plus de 60 morts. Les juges ont aussi souligné qu’il y avait des preuves indiquant que la police “a fait des incursions dans la banlieue de Kiberia” plusieurs fois, et que des crimes y ont été également commis par les Mungiki, un groupe criminel. Mais parce qu’ils n’étaient pas convaincus du lien entre ces crimes et une politique de l’Etat ou les suspects eux-mêmes, les juges ont rejeté les accusations dans les deux localités. Crédibilité entamée Stella Ndirangu, chargée des affaires juridiques à la Commission internationale de juristes (ICJ) au Kenya, a déclaré que la non poursuite des [auteurs] des crimes relatifs à Kiberia choquerait la plupart des victimes là-bas, notamment à la lumière du fait que la banlieue figurait en bonne place dans les premières dépositions d’Ocampo. “S’il n’y a aucune forme de responsabilité, les efforts visant à empêcher que des crimes pareils surviennent à l’avenir sont perdus”, a affirmé Ndirangu. Consolata Ngugi, 49 ans, une habitante de Kibera depuis 1994, qui a été violée par trois partisans de Raila Odinga – qui a échoué aux élections présidentielles et est maintenant Premier ministre – le jour suivant la proclamation des résultats des élections en faveur de Kibaki. Elle a déclaré que la procédure de la CPI, qu’elle a soutenue au départ, n’aurait pas de sens si les juges n’évaluaient pas les preuves des crimes commis dans la banlieue. “La cour traite Kibera comme un endroit différent, mais des violences ont eu lieu ici aussi”, a-t-elle dit. “Si la CPI s’en va abandonner Kibera, c’est un signe clair pour les habitants de Kibera que tant que vous vous entretuez, la loi ne vous rattrapera jamais”. Le gouvernement a reconnu 1.220 morts à l’échelle nationale pendant la crise, qui a duré jusqu’à fin février 2008, selon la première requête d’Ocampo pour lancer une enquête. Mais Pamela Akwede, directrice du service de défense des droits de l’Homme à 'Christ the King Catholic Church' (Eglise catholique Christ le Roi) de Kibera, affirme qu’elle croit que plus de 1.000 tueries ont eu lieu à Kibera seul. Akwede a déclaré que l’exclusion de Kibera du procès contre Kenyatta, Muthaura et Ali équivaudrait à une trahison définitive pour les victimes qui ont été déjà maltraitées par des politiciens et la police à la suite des violences. Bien que des candidats se soient empressés de solliciter des voix dans le bidonville pendant la période précédant le scrutin de décembre 2007, ils se font rares depuis ce temps, a souligné Akwede. Et bien que la police ait interrogé des victimes des violences postélectorales, elle a invariablement conclu qu’il y a avait des preuves insuffisantes pour poursuivre les auteurs des crimes. Certains [policiers] ont même dit aux victimes de viol telles que Ngugi “qu’elles ont dû jouir” de l’agression, a indiqué Akwede. “Les pauvres ici ont été utilisés par le gouvernement du Kenya”, a déclaré Akwede, ajoutant qu’elle décourage maintenant les femmes d’accorder des interviews aux policiers enquêteurs. Ngugi a également accusé la police et les tribunaux locaux de renoncer à leur responsabilité d’enquêter sur les violences. Elle a dit qu’elle a identifié ses agresseurs, mais que la police a refusé de les retrouver et de les arrêter, lui conseillant plutôt d’appeler au cas où elle les verrait. “Ces hommes sont des ivrognes”, a déclaré Ngugi, parlant de ses agresseurs. “Ils restent dans les bars et les boîtes de nuit ici. Je ne peux pas rester debout près des bars et des boîtes de nuit tous les jours dans ces zones à la recherche de ces personnes qui ont détruit ma vie”. Ndirangu de ICJ a dit que des victimes à Kisumu seraient déçues de la même façon si le procès contre Kenyatta, Muthaura et Ali se focalisait uniquement sur la Vallée du Rift. “Dans le cas de Kisumu, la plupart de ces évènements ont été filmés, notamment lorsque la police utilisait la force, alors il est inimaginable que [les auteurs] ne puissent pas être punis”, a-t-elle souligné. Jelena Vukasinovic, un juriste associé à la CPI, estime qu’Ocampo peut présenter de nouvelles preuves avant les audiences de confirmation des accusations prévues pour septembre. Ndirangu a indiqué qu’au cours d’une réunion début avril à La Haye, Ocampo avait exhorté les groupes de la société civile à transmettre les informations pertinentes à son bureau. “Le message était que si vous avez obtenu de preuves supplémentaires, il est prêt à les recevoir”, a-t-elle rappelé.