LIBERIA: Des villages frontaliers s’efforcent à accueillir des réfugiés ivoiriens

BUTUO, Libéria, 29 mars (IPS) – Cet homme de Butuo ne connaît qu'une seule phrase en français: 'Viens manger'. C'est ce que les gens lui disaient il y a des années, quand il était l'un des centaines de milliers qui ont fui vers la Côte d'Ivoire pour échapper à la brutale guerre civile de 14 ans au Libéria.

“C’est comme cela que je la connais [la phrase]”, déclare-t-il. “Ils nous donnaient des vivres”. Les choses ont changé de camp aujourd'hui. Cette ville située à quelques kilomètres de la frontière accueille des milliers d'Ivoiriens depuis l’élection présidentielle contestée de novembre 2010, qui pousse ce pays premier producteur mondial de cacao encore plus près de la guerre civile. Le président sortant, Laurent Gbagbo, a bravé la pression internationale lui demandant de se retirer, après une défaite certifiée par les Nations Unies, au profit de son rival de longue date, Alassane Ouattara. Le conflit qui a suivi a tué des centaines de personnes, déplacé près d’un million et jeté l'économie du pays dans le chaos. Cette crise est en train d’avoir un impact croissant sur les pays voisins, dont beaucoup se remettent de leurs propres guerres. Des villageois à Butuo ont accueilli des douzaines d’Ivoiriens dans leurs petites maisons, dans certains cas, donnant littéralement aux réfugiés une partie de leur nourriture et de leurs vêtements. Comme l’a dit un agent d’une organisation non gouvernementale, ils se souviennent de ce que signifie être réfugié, courir à travers la brousse fuyant les tirs des mitrailleuses. Ils se rappellent les personnes qui ont pris soin d'eux dans leurs moments difficiles. Titos Peters, un habitant ancien de Butuo, vit dans la maison familiale avec une douzaine d'autres parents. Depuis que les réfugiés ont commencé à affluer vers Butuo, bon nombre en provenance du village de Bin Houye, juste après la frontière, la famille de Peters compte environ 60 personnes sous son toit. Certains sont des parents, beaucoup sont des étrangers qui ont besoin d'aide, déclare Peters. “Nous sommes tous parentés, vous savez”, souligne Peters, qui a passé des années à Bin Houye pendant la guerre au Libéria. “Si quelque chose se passe ici de ce côté, nous courons vers l’autre côté. Si quelque chose se produit de ce côté, ils courent vers nous”. Mais les semaines sont devenues des mois, épuisant les vivres déjà maigres et les approvisionnements en eau, accablant les installations sanitaires et d’assainissement. Comme des maladies commencent à se propager et que davantage de personnes souffrent de la faim, des tensions commencent à faire surface. Annie W. Kwaleh, représentante des femmes du district, est à bout de patience. Elle dit que les réfugiés remplissent les maisons des gens et mangent leur nourriture, qu'ils soient invités ou non, et que des maladies se répandent, puisque les gens défèquent sur les espaces publics, faute d'installations adéquates. “Le peu que vous avez, vous le partagez avec les étrangers”, indique Kwaleh. “Ils ne veulent pas aller [dans les camps] et nous ne pouvons pas les mettre dehors. Ils ont mangé tous nos réserves alimentaires, [et] il ne nous reste rien. Nous ne savons pas quoi faire”. Le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) déplace lentement des réfugiés venus des villages éparpillés le long de la frontière reculée vers un camp principal à Bahn, situé à 60 kilomètres sur une route cahoteuse. Ce camp a une capacité d'environ 15.000 personnes – bien que moins de 2.000 soient là maintenant. Un autre camp est en construction et des camps de transit ont poussé à travers le comté de Nimba, l'épicentre de la crise des réfugiés à ce jour. Auparavant, des agences assistaient les réfugiés dans cette région frontalière. Mais le 24 février, des affrontements violents ont éclaté le long de la bordure ouest de la Côte d'Ivoire entre les forces pro-Gbagbo et l'ancienne armée rebelle alliée à Ouattara. “Cette journée a commencé avec un coup de téléphone indiquant qu'il y avait 2.000 personnes à la frontière”, déclare Dina Sinigallia, un agent des relations extérieures au sous-bureau du HCR à Saclepea, près de Bahn. Le HCR est confronté maintenant à la croissance du nombre et à la détérioration de la sécurité à la frontière, et l'accent est concentré à présent sur comment déplacer les gens de cette région frontalière. Sinigallia explique que la politique est de recommander aux réfugiés d’aller à Bahn ou vers l'une des 15 communautés qui ont des zones d’installation. “L’assistance ne sera plus fournie dans la région frontalière. Une autre distribution de vivres est peu probable”, dit-elle. Mais beaucoup de réfugiés refusent d'être transférés à Bahn – ils ne veulent pas s'éloigner davantage des membres de la famille qui sont encore en Côte d'Ivoire et ils disent qu'ils ne peuvent pas manger le boulgour distribué par le HCR sans tomber malade. “Nous ne pouvons pas obliger quelqu’un à se déplacer”, indique Sinigallia. “C’est volontaire”. P. Zoyeagbander D. Gbeardeu, adjoint au chef de Butuo, affirme que le peu de vivres qui ont été distribués ne convenaient pas – le même boulgour qui empêche les réfugiés d’aller dans les camps – et l'assainissement qui se détériore. Au moins sept personnes sont mortes de diarrhée depuis l'afflux provoqué par les combats de fin février, dit-il. “Nous leur avons dit: il vaut mieux que vous alliez au camp parce que nos vivres ici sont totalement épuisés”, souligne Gbeardeu. “S'ils restent, nous devrons tous aller au camp ou mourir de faim”. Il s'inquiète également de la sécurité – ce district, avec une population de 47.000 habitants, dispose de trois policiers, de 13 gardes-frontière et de huit agents de l'immigration, et les combats sont assez proches que les villageois peuvent entendre le bruit des mitrailleuses et de l'artillerie lourde. “Nous ne prions pas pour que quelque de mal se produise, mais si c’était le cas, nous serions très vulnérables”.