OUGANDA: Le boom des TIC pour l’économie, un fiasco pour certaines femmes

KAMPALA, 4 déc (IPS) – La croissance rapide du marché des technologies de l’information et de la communication (TIC) en Ouganda a été accueillie avec optimisme, en raison de sa capacité à relancer le développement du pays. Mais on accorde peu d’attention à l’augmentation de la violence basée sur le sexe, causée par l’utilisation des TIC.

L’Ouganda détient l’un des marchés des TIC ayant la croissance la plus élevée de la région d’Afrique orientale, avec l’utilisation du téléphone mobile particulièrement en expansion rapide. La pénétration du téléphone mobile s’élevait à 32,8 pour cent avec 10,7 millions d’abonnés en 2009.

Selon un rapport récent réalisé par 'Pyramid Research', le nombre devrait doubler pour atteindre 20,9 millions en 2015. L’augmentation de l’abonnement au mobile devrait accroître également l’accès à Internet. Présentement, un Ougandais sur 10 seulement a accès à Internet.

Mais l’adoption rapide des mobiles a aussi connu une hausse d’intrusion dans la vie privée à travers la surveillance agaçante des SMS (short message services), la surveillance et le contrôle des déplacements des partenaires.

Des rapports anecdotiques sont appuyés par une nouvelle étude qui a constaté que la majorité des utilisateurs des TIC ont eu des conflits au sein de leurs familles.

L’étude réalisée par Aramanzan Madanda du 'Department of Gender and Women Studies' (Département des études sur le genre et la condition des femmes) de l’université de Makerere, a découvert qu’environ 46 pour cent des gens avaient des problèmes avec leurs épouses par rapport à l’utilisation des téléphones mobiles et 16 pour cent ont signalé avoir des conflits dus à l’utilisation des ordinateurs.

Ces conflits sont survenus sur des questions de liberté et de contrôle. Selon la recherche conduite dans deux districts d’Iganga et de Mayuge, de 2007 à 2010, la majorité des victimes de la violence sont des femmes.

“Les femmes ont signalé la violence physique pendant que la plupart des hommes annoncent la violence psychologique”, a déclaré Madanda qui a aussi assisté à la réunion des femmes de l’Ouganda sur les TIC, organisée par le Réseau des femmes de l’Ouganda (WOUGNET).

La recherche indique que les communautés ont des difficultés à accepter le pouvoir de la technologie à amener la liberté aux femmes.

“Traditionnellement, à Busoga (l’un des lieux de l’étude), une femme doit rechercher le consentement de son époux pour aller n’importe où, que ce soit pour rendre visite à un parent ou pour aller au marché”, a expliqué Madanda. “Mais maintenant, les femmes peuvent directement être en contact avec les parents et d’autres personnes sans le consentement de leur mari et depuis que les hommes ont perdu ce pouvoir de contrôler les femmes, certains se tournent vers la violence”.

Les femmes doivent souvent dire aux hommes ceux qu’elles appellent et ceux qui les ont appelées.

“Et à cause des faibles niveaux d’alphabétisation au sein des femmes, elles ne connaissent que la manière dont on émet l’appel. La plupart ne connaissent pas les fonctions de sécurité du téléphone ou elles n’ont aucune idée sur le fait que leurs partenaires peuvent voir les numéros appelés ou lire les messages envoyés. Elles n’utilisent pas les codes de sécurité”, selon le rapport.

Dans certaines familles, les conversations doivent être sur haut-parleurs afin que tout le monde sache celui qui vous a appelé et ce dont vous parlez.

L’intrusion dans la vie privée des femmes qui utilisent les TIC a été également exacerbée par la dépendance économique des femmes vis-à-vis des hommes.

La recherche a constaté que la majorité des gens ayant des téléphones mobiles sont des hommes. Quatre-vingt-huit pour cent des acheteurs, à l’origine, étaient des hommes, pendant que 44 pour cent seulement des femmes avaient acheté leurs téléphones. Cela signifie que 56 pour cent environ des femmes, qui possèdent des téléphones, les ont obtenus de quelqu’un d’autre, habituellement du mari ou du partenaire.

“La liberté réside dans le pouvoir d’achat”, déclare Madanda.

L’étude de Madanda fait partie d’une prise de conscience et d’une reconnaissance croissantes sur le plus sombre côté du boom des TIC en Ouganda. En avril, l’Ouganda a adopté la loi sur la violence familiale qui, pour la première fois, reconnaît le rapport entre l’utilisation des TIC et la violence familiale.

En vertu de la loi, l’envoi répété de messages et les lancements d’appels injurieux à une autre personne, sont considérés comme une infraction pouvant entraîner deux ans d’emprisonnement.

Mais les cyber lois sont une préoccupation; elles accordent une attention limitée à la question du genre en général et n’en accordent pas du tout à la violence basée sur le sexe.

“Seul le projet de loi sur les signatures électroniques fait une allusion directe aux femmes dans l’article 86 alinéa 4, qui porte sur un mandat de perquisition pour les présumés délinquants”, selon un rapport réalisé par Goretti Zavuga Amuriat de WOUGNET.

Le rapport indique que les cyber lois de l’Ouganda sont préoccupées par le gouvernement électronique, le commerce électronique et la protection des informations et que les projets de lois ignorent encore le contexte social et de l’égalité des sexes.

“La plupart des acteurs des industries des TIC sont préoccupés par l’expansion et le profit sans beaucoup d’accent sur les ramifications concernant la violence basée sur le sexe qui résulte de l’adoption [des TIC]”, a déclaré Madanda.

WOUGNET a formé les femmes et les défenseurs des droits sur la manière d’utiliser les TIC et celle de minimiser également les effets négatifs.

A travers un programme visant à renforcer l’utilisation stratégique des TIC par les femmes pour lutter contre la violence à l’égard des femmes et des filles, on a donné aux activistes, aux fournisseurs de service et aux défenseurs des droits des femmes, les compétences pratiques pour assurer la vie privée.

“Il y a eu des succès. Les femmes que nous avons formées utilisent maintenant des téléphones mobiles pour signaler des cas de violence familiale et d’autres violences contre les femmes, bien que les TIC disponibles pour la plupart des femmes impliquées pour combattre la violence contre des femmes (VCF) soient encore limitées”, a dit Maureen Agena, un nouveau média trainer travaillant avec le WOUGNET.

A travers des campagnes comme 'Take Back the Tech' (reprendre avec la technologie), l’organisation a réussi à sensibiliser sur la violence contre les femmes en Ouganda à travers l’utilisation de SMS. Mais il reste à trouver de solution à la façon d’aborder la violence découlant de l’utilisation des TIC. La majorité des utilisateurs de téléphone mobile sont des hommes et l’analphabétisme est encore un grand défi.

Ainsi, les TIC peuvent créer des emplois, réduire la solitude des femmes mais elles ont encore des limites en tant qu’instrument pour l’autonomisation des femmes. Nous avons encore des attitudes vis-à-vis de la liberté des femmes. Les plus pauvres des pauvres sont les femmes, et elles n’ont pas été atteintes par les TIC en Ouganda”, déclare Madanda.