POINTE-NOIRE, Congo, 23 nov (IPS) – Une balise rouge-blanc, placée sur plusieurs centaines de mètres le long de l’ancien village de pêcheurs béninois, montre qu’ils ne peuvent plus y accéder parce qu’ils ont été expulsés début novembre par les autorités du Port autonome de Pointe-Noire, la capitale économique du Congo.
Mais, ces pêcheurs, qui estiment leur nombre à environ 8.000, contre quelque 5.000 selon le gouvernement, ne voulaient pas quitter leur centre d’activités le long de la côte atlantique. A côté des baraques précaires construites durant des décennies dans ce “village des Popos” – comme ils l’appellent – derrière le camp militaire Nzoko, ils avaient érigé un marché où le poisson se vendait à des prix défiant toute concurrence à Pointe-Noire. “On venait quotidiennement se ravitailler à bas prix en poisson frais. Là, il n'y a même plus une sardine”, regrette Clémentine Milandou, une habitante de Pointe-Noire, dans le sud du Congo-Brazzaville.
“Je pêche ici depuis ma jeunesse, et je ne sais pas là où il faut aller”, affirme à IPS, Joseph Takpo, un pêcheur béninois de 70 ans environ, triste. “Je ne sais pas faire autre chose que pêcher, comment recommencer?”, se demande, désemparé, Thomas Assogba, un autre pêcheur, père d’une famille nombreuse. Pour sa part, Adelar Sossou arrange quelques paquets de poissons à côté de sa pirogue. “En attendant de partir définitivement d'ici, on peut encore pêcher pour survivre”, dit-il à IPS, négociant le prix avec un des rares clients qui s’aventurent encore à cet endroit.
Assise près d’une baraque en tôle, Charlotte Makaya, une femme congolaise mariée à un pêcheur béninois, reste perplexe. “Notre vie, c’était ici. Saurons-nous vivre loin de la mer?” “Je devais envoyer du poisson à vendre à Brazzaville, mais là, le marché a complètement disparu”, affirme, surprise, une vendeuse de poisson. “C'est un coup pour nous, car on ne peut acheter aux sociétés de pêche, c'est trop cher”, ajoute-t-elle à IPS. Après l’expulsion, il ne reste plus qu’un tas de planches, de bois et de tôles, même si aux abords du camp Nzoko, on trouve encore quelques familles qui ne savent pas où aller. Les indemnisations, qui leur sont allouées par les autorités portuaires, seraient insignifiantes pour aller s’installer à la cité (les quartiers populaires de Pointe-Noire). “Ceux qui n'avaient que les baraques en planches, reçoivent des forfaits de 50.000 à 58.000 francs CFA (environ 109 à 126 dollars)”, explique Joseph Itsalou-Mombo, directeur commercial du Port autonome de Pointe-Noire (PAPN). “Mais, il y en a qui perçoivent jusqu'aux millions”, affirme-t-il. Le PAPN a indemnisé premièrement, à titre “humanitaire et forfaitaire”, 504 personnes. “Les autres ne voulaient d'abord pas prendre l'argent. Maintenant, ils sont revenus, et nous dressons une liste additive”, indique-t-il à IPS. Poisson frais moins cher “Ces gens occupent ce domaine depuis des années, et ils font vivre le secteur informel. Ces indemnisations sont insignifiantes pour des familles”, déplore Christian Mounzéo, président de la Rencontre pour la paix et les droits de l'Homme, une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Pointe-Noire. “La constitution congolaise de 2002 met au même pied d'égalité les Congolais et les étrangers. Il faut à ces pêcheurs dont nous connaissons l'apport économique, des indemnisations justes et équitables”, suggère Kevin Mviri, de l'Association pour les droits de l'Homme et l'univers carcéral, basée à Brazzaville, la capitale congolaise. D’après la communauté des pêcheurs, les 8.000 habitants de leur village comprennent des pêcheurs béninois et congolais confondus, même si les Béninois sont les plus nombreux et les premiers à occuper cet endroit. Mais, le PAPN affirme être propriétaire des lieux depuis 1939. Après l’expulsion, nombre de pêcheurs congolais ont regagné leurs familles à Pointe-Noire. Certains cependant, et notamment des femmes, sont toujours aux abords de l’ancien village, n'ayant pas où aller en raison de la crise de logement. Selon les statistiques officielles, la pêche traditionnelle que pratiquent ces pêcheurs représente 12.000 tonnes de poissons par an, contre seulement 9.000 tonnes de pêche industrielle. Et, pendant que le poulet congelé importé coûte en moyenne quatre dollars, on peut trouver à un dollar environ un tas de six à huit poissons frais vendus par les pêcheurs béninois. Un avantage qu’on ne connaît pas à Brazzaville où le poisson coûte plus cher.
Toutefois, pour ne pas laisser ces pêcheurs en déperdition, le PAPN leur a attribué un autre espace d'activités, à Loango, à quelque 30 kilomètres de leur ancien village. Avec l'appui du port, un entrepôt de matériel et intrants de pêche est en construction. “Ce n'est pas pour y habiter, mais pour garder leurs (moteurs) hors-bord, leurs filets, et autres”, précise Itsalou-Mombo. Aucun entre endroit n'a été trouvé pour le logement des pêcheurs béninois. “Si nous avons procédé à ces indemnisations, c'est pour que chacun se débrouille pour trouver une baraque dans la ville”, ajoute Itsalou-Mombo. Mais, une parcelle de terrain coûte environ 1.000 dollars dans les quartiers périphériques à Pointe-Noire, soit dix fois le montant de leurs maigres indemnités.
De nombreux pêcheurs sont déjà prêts à rejoindre ce nouveau campement à Loango. «C’est maintenant l’affaire de coopératives; je ne sais pas si nous qui pêchons individuellement aurons de la place là-bas», se préoccupe Takpo.
“Il faut aussi savoir que ces pêcheurs vendaient leur poisson à bas prix, permettant ainsi à une catégorie pauvres de la population de Pointe-Noire de survivre”, affirme Mounzéo à IPS.
Selon le PAPN, plusieurs rencontres, depuis 2008, ont précédé ces expulsions. “Il s’agit d’une expulsion humaniste et concertée, après les délais”, indique un communiqué du directeur général du PAPN, Jean-Marie Aniele. Ces expulsions ont été décidées en octobre 2010 par le Tribunal de grande instance de Pointe-Noire, menaçant même d'infliger des “astreintes comminatoires de 50.000 FCFA (environ 109 dollars) par jour de retard à l’encontre de celui qui résistera”. Privilégiant les bonnes relations entre les deux peuples, les gouvernements du Congo et du Bénin ont souhaité un “règlement pacifique” de la situation. “Ils (les pêcheurs béninois) sont chez eux là-bas, il faut un peu patience et la solution sera trouvée”, avait déclaré, début novembre à la presse, le ministre béninois des Affaires étrangères, Jean-Marie Ehuzu.
Le ministre congolais de la Pêche, Hellot Matson Mampouya, avait indiqué: “Ces expulsions sont consensuelles, car il n'est pas question de chasser comme ça ces pêcheurs d'un pays frère. Nous voulons d'une solution favorable à toutes les parties”. Engagé dans un programme d'extension de ses activités, le Port autonome de Pointe-Noire a reçu des partenaires du Congo environ 14,5 millions de dollars pour construire de nouvelles infrastructures.

