NAIROBI et KAMPALA, 12 oct (IPS) – Regina Namukasa a été deux fois dépossédée – d'abord à la mort de son mari lorsque son clan l’a écartée lors du partage de ses biens immobiliers, et ensuite lorsqu’on l’a privée d’une partie des terres de son père. Mais elle résiste cette fois-ci.
A la mort du mari de Namukasa, il y a quinze ans, elle n’a pas disputé avec les parents de ce dernier l’obtention d’une partie de ses biens immobiliers; elle est retournée dans la maison de sa propre famille dans le district de Luwero, au centre de l'Ouganda, avec ses trois enfants pour commencer une nouvelle vie.
Mais à la mort de son père, ses sœurs ont décidé que seul son jeune frère avait droit à une partie de la terre, et lui ont demandé de quitter.
La constitution de l’Ouganda accorde aux femmes l'égalité et la protection juridique contre les pratiques traditionnelles discriminatoires, mais il n'y a pas eu de réformes de la loi et cette disposition constitutionnelle a eu peu d'impact.
Partout en Afrique subsaharienne, le droit coutumier entrave les efforts pour réformer le régime foncier et augmenter l'accès des femmes à la terre et à la propriété foncière.
Bien que les femmes constituent la majorité des agriculteurs de subsistance en Afrique, et jouent un rôle essentiel dans la sécurité alimentaire, elles ont généralement un contrôle limité sur la terre.
“Beaucoup moins de femmes que d’hommes possèdent des terres”, déclare Fatou Diop Sall, “et ont souvent accès à la terre seulement à travers les hommes membres de famille, faisant d’elles des mères, épouses ou filles dépendantes. Dans les cas où les couples divorcent, où que l’homme meurt, les femmes courent souvent le risque de perdre leur droit à la terre”.
Sall est la coordinatrice d'un projet de recherche sur le genre et la société à l'Université Gaston Berger au Sénégal.
Sall affirme que la loi sénégalaise stipule que les hommes et les femmes ont un accès équitable à la terre. Mais tout comme en Ouganda, la réalité sur le terrain est nettement différente. La représentation des femmes dans les conseils de village sur les affaires foncières, par exemple, est limitée; quand il s'agit d'héritage, les femmes sont souvent exclues également.
“Malgré ce que dit la loi, les femmes sont privées du contrôle des terres par des facteurs culturels et économiques. La plupart des femmes n'ont pas la capacité financière nécessaire pour acheter un lopin de terre. Lorsque les familles se partagent des lopins de terre, aucune partie n’est accordée aux femmes”, explique Sall.
A l’origine, le grand-père de Namukasa a donné le lopin de terre en question à son père, et ses tantes ont jugé qu'il appartient au clan; ayant été mariée, disent-elles, Namukasa doit se tourner vers la famille de son défunt mari.
“C'est à cause de la culture qui dicte que les filles ne valent rien et qu’elles doivent obtenir leur part là où elles sont mariées”, a confié Namukasa à IPS.
Elle s'est tournée vers les tribunaux pour défendre ses droits. “Je me suis approchée du commissaire du district de Nakawa, Fred Bamwine, qui m'a aidée en amenant [l’affaire] devant le tribunal”.
Namukasa est une exception défiant la règle en Ouganda et ailleurs.
Magadelena Ngaiza, un maître de conférences à l'Université de Dar es Salaam, en Tanzanie, estime que le fait que les femmes ignorent leurs droits les empêche toujours de posséder des terres.
Dans son pays natal, la Tanzanie, les dispositions juridiques pour aborder les inégalités dans les droits fonciers entre les hommes et les femmes n'ont pas encore eu l'effet escompté.
“La majorité des femmes ne sont pas au courant de ce que la loi stipule concernant la propriété foncière. Elles ne sont pas informées qu'elles ont de tels droits et doivent les exiger. La plupart ne se considèrent même pas comme étant propriétaires foncières et sont en réalité surprises d’une telle suggestion”, affirme-t-elle.
Elle affirme que les efforts visant à améliorer l'accès des femmes à la terre doivent commencer par la création massive de la sensibilisation, par l'éducation des femmes sur les lois et politiques foncières existantes.
Les femmes doivent être aussi économiquement autonomisées afin de s'assurer qu'elles peuvent accéder à la terre au lieu d’être seulement rattachées aux petits agriculteurs.
“Toute discussion dans le sens de l'amélioration des droits fonciers des femmes doit aller au-delà de leur autonomisation à une petite échelle. Nous devons envisager une situation où elles deviennent de grandes productrices, et cela exige qu’elles possèdent de vastes étendues de terre. La capacité financière constitue ce qui fera une différence ici”, déclare Sall.
De retour dans le district de Luwero, Namukasa est triste de constater que ses propres parents se sont retournés contre elle. “Imaginez: ce sont des femmes qui maltraitent leur semblable. Mon père doit être en train de se retourner dans sa tombe”.
“Le gouvernement devrait nous aider, nous les femmes, parce qu'il dit qu'il nous aide mais pourquoi devrait-il regarder faire lorsque les femmes sont maltraitées?” L’affaire de Namukasa est en train d’être jugée au tribunal de Nabweru, et elle est convaincue qu'elle obtiendra justice.
“Je ne me reposerai pas tant que je n'obtiens pas ma part; en effet, même votre propre frère peut vous empêcher d’obtenir une portion de terre parce qu'une fille ne doit pas en hériter; c’est injuste”, déclare-t-elle.

