ABIDJAN, 24 août (IPS) – De petits foyers de tension se sont créés ces derniers jours à l’intérieur de la Côte d’Ivoire où des pétitionnaires du contentieux électoral – en majorité originaires du nord du pays – ont protesté vivement contre la remise en cause de leur nationalité ivoirienne.
Les protestataires entendent voir figurer leurs noms sur la liste électorale définitive du scrutin présidentiel prévu le 31 octobre prochain. A San-Pedro, dans le sud-ouest, et à Agboville, dans le sud du pays, ils ont envahi des tribunaux et organisé des marches de protestation. Ces manifestations se sont poursuivies le 21 août à Agboville et dans d’autres localités. A Abengourou, dans l’est, un affrontement a été évité le 19 août entre les jeunes du parti au pouvoir et ceux de l’opposition. Le lundi, 23 août, la situation a dégénéré au tribunal de cette ville, avec quatre blessés graves.
La société civile ivoirienne juge cette situation inquiétante et craint “le chaos”. “Cela commence à nous inquiéter. Il faut craindre le retour des vieux démons”, avertit Hervé Gouamené, président de l’Association pour la défense des droits de l’Homme (APDH), une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Abidjan. “Evidemment, il nous faut anticiper très vite pour éviter que cela ne dégénère”, déclare à IPS, Gouamené, qui préside un ensemble de quatre ONG nationales de défense des droits humains. Dans une déclaration publiée le 13 août, ces ONG étaient sorties de leur silence pour mettre en place une sorte de comité de veille du processus en cours. Au début du mois d’août, elles avaient appelé à une journée de deuil national fixée au 7 août (jour anniversaire de l’indépendance du pays) au cas où la date de l’élection présidentielle n’était pas connue. Et deux jours avant la célébration du cinquantenaire, la date du 31 octobre a été annoncée par le gouvernement. Les quatre organisations sont la Ligue ivoirienne des droits de l’Homme (LIDHO), le Mouvement ivoirien des droits humains (MIDH), la Fondation ivoirienne pour les droits de l’Homme et la vie politique (FIDHOP) et l’APDH. “Chaque fois que nous allons constater des obstacles, il y aura des marches, des sit-in, des déclarations, des pétitions pour faire bouger les choses”, a affirmé Gouamené, de l’APDH. Si quelqu’un s’oppose aux élections, il sera identifié et sanctionné par des voies légales, a-t-il ajouté. Critiquée et accusée d’être inactive dans la résolution crise politique que traverse le pays depuis bientôt huit ans, la société civile ivoirienne a pris l’engagement d’obtenir cette fois, par tous les moyens, la tenue d’une élection présidentielle reportée sans cesse. Mais, si des observateurs saluent cette détermination de la société civile, d’aucuns se demandent encore jusqu’où elle peut aller. “Il est intéressant qu’elle fasse preuve d’un tel engagement alors que tous les observateurs sont convaincus que le pays n’a pas une société civile forte”, affirme à IPS, Damien Kouadio, un politologue à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Selon Kouadio, la question de la radiation des pétitionnaires constituera un véritable test pour ces organisations. “Elles interviennent à un moment crucial qui doit conduire aux élections. Il serait donc temps qu’elles montrent leur capacité à jouer un rôle important dans ce processus où les dénonciations calomnieuses peuvent jeter de l’huile sur le feu”, souligne-t-il. Kouadio ajoute : “En début d’année, il y a eu des violences difficilement maîtrisées par les pouvoirs publics après des radiations jugées arbitraires. Avant qu’elles (violences) ne resurgissent, la société civile aurait dû attaquer le mal à la racine par la sensibilisation des populations”. “Il n’y a pas de mobilisation véritable des populations autour des organisations de la société civile. Elles s’agitent chaque fois sans donner de résultats concrets. C’est dommage”, regrette, pour sa part, Honorine Djédjé, une enseignante de philosophie à Abidjan. Le risque, selon elle, est que certaines d’entre elles portent des étiquettes politiques. “Dans ce cas de figure, la lutte n’a aucune chance d’aboutir”, explique Djédjé à IPS. De son côté, la Convention de la société civile de Côte d’Ivoire (CSCI), une autre ONG basée à Abidjan, l’objectif reste le même, mais les modes pour y parvenir diffèrent. “Nous exprimons notre inquiétude quant à l’absence d’un chronogramme clair et précis pour l’exécution des opérations électorales”, déclare le président de la CSCI, Patrick N’gouan. “Il n’y pas de raisons que ces élections ne se tiennent pas le 31 octobre”. Toutefois, le chronogramme publié le 19 août par la Commission électorale indépendante, ne rencontre pas l'adhésion des observateurs qui soutiennent qu’il ne donne aucune précision sur les dates et les tâches à exécuter avant le scrutin du 31 octobre. Le processus électoral est encore au stade du contentieux électoral. Suspendu à la suite de violentes manifestations de l’opposition en janvier et février derniers, il a repris en mai et concerne 1,03 million de pétitionnaires non retrouvés sur aucun fichier ivoirien. A ce jour, 60.000 réclamations et 28.000 demandes de radiation ont été enregistrées. Cette opération doit aboutir à la publication de la liste électorale définitive, à la distribution des cartes d'identité et des cartes d'électeurs. Par ailleurs, le désarmement des ex-rebelles, qui est actuellement à l’étape de l’encasernement, a démarré à Bouaké (centre) le 20 août et doit se poursuivre ce mardi 24 août à Man (ouest). Cependant, le financement de l’opération pose un gros problème, selon les Forces nouvelles (ex-rebelles) dont les combattants réclament 500.000 francs CFA (environ 1.000 dollars) par personne démobilisée. La Côte d’Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays depuis septembre 2002. Des ex-soldats de l’armée régulière avaient pris les armes pour lutter contre l’exclusion présumée des populations de cette partie du territoire. Après plusieurs reports, l’élection présidentielle, censée sortir le pays de la crise, est encore annoncée pour la fin-octobre.

