N'DJAMENA, 23 juil (IPS) – Une visite du président soudanais Oumar Hassan El Béchir à N’Djamena, au Tchad, était impensable il y a encore moins d’une année. Depuis la crise du Darfour en 2003, les relations entre le Tchad et le Soudan étaient gelées, les deux pays voisins se faisant la guerre par rébellions et médias interposés.
Cinq différents accords de paix signés avaient été systématiquement violés. Le sixième qui semble marcher est, selon certains analystes, à mettre à l’actif du président tchadien Idriss Déby Itno qui avait effectué deux gestes importants et inattendus. D’abord, en se rendant, à la surprise générale, à Khartoum au début de l’année, puis, en expulsant tout dernièrement vers la Libye, avec confiscation de son passeport, Khalil Ibrahim, le leader du Mouvement pour la justice et l’égalité (MJE) qui voulait, en provenance de Tripoli, se rendre au Darfour via N’Djamena après l’échec des négociations de Doha au Qatar, avec les autorités soudanaises. Le président El Béchir décide de rendre la politesse par les mêmes gestes, en venant participer au sommet de la Communauté des Etats sahélo sahariens (CEN-SAD) à N’Djamena malgré le mandat d’arrêt émis contre lui par la Cour pénale internationale (CPI) dont le Tchad a pourtant ratifié le traité en 2006. A la veille de sa visite au Tchad, El Béchir a pris le soin d’expulser de Khartoum trois principaux leaders rebelles tchadiens : Mahamat Nouri, Timane Erdimi, Adouma Hassaballah. Ainsi, au nom de la paix et de la réconciliation, le président tchadien a rassuré Luis Moreno-Ocampo, procureur de la CPI, qu’il n’arrêtera pas El Béchir à N’Djamena. A sa descente d’avion le mercredi 21 juillet à l’aéroport de N’Djamena, sa traditionnelle canne en main, brandie en signe de victoire, El Béchir a reçu des autorités tchadiennes un accueil des plus chaleureux: tapis rouge, accolades avec le président Déby, salon d’honneur… Mais, les réactions à cette visite se multiplient au Tchad et à l’étranger. Toutefois, Ahmat Mahamat Bachir, ministre tchadien de l’Intérieur et de la Sécurité publique, rassure le président soudanais: “El Béchir n’a pas à s’inquiéter pour sa sécurité au Tchad. El Béchir pourrait être arrêté, mais pas ici au Tchad”. Pour Abdéraman Brahim Ali Zène, président de l’Etoile bronze, un groupe membre du Mouvement patriotique du salut (MPS) le parti au pouvoir, “l’arrestation d’El Béchir signifierait de nouvelles tensions, voire une guerre ouverte entre le Tchad et le Soudan”. Selon lui, “Rien ne prouve que la personne qui va monter au pouvoir (au Soudan) après El Béchir sera favorable au Tchad, et le Tchad, pays bien que laïc, deviendrait l’ennemi juré du monde arabo-musulman qui a toujours soutenu El Béchir contre la CPI”. Même l’opposition radicale tchadienne semble soutenir El Béchir. Ngarlejy Yorongar, le chef du parti Fédération action pour la République (FAR) estime que “la CPI pratique une politique de deux poids deux mesures en ciblant uniquement certains leaders africains tels Loubanga, Taylor ou encore Jean-Pierre Bemba. Je suis d’accord avec Khadafi qui pense que la CPI, c’est la justice des Blancs contre les Africains ou les Noirs”, ajoute-t-il. Les réactions d’indignation et de condamnation au Tchad viennent en particulier de la société civile, notamment les défenseurs des droits humains. Dès l’arrivée d’El Béchir au Tchad, huit organisations ont, dans un communiqué de presse conjoint, “exhorté les autorités tchadiennes à arrêter le président soudanais et le mettre à la disposition de la CPI”. La société civile est allée jusqu’à organiser une sorte de contre-sommet. Pendant que s’ouvrait le sommet de la CEN-SAD, le jeudi 22 juillet, le Collectif des associations des droits de l’Homme (CADH) a organisé parallèlement une conférence de presse pour insister sur sa position. “Il est inadmissible que M. El Béchir soit accueilli de manière pompeuse et ostentatoire à N’Djamena alors que croupissent encore, sous le poids de la misère, dans l’est du Tchad, plus de 250.000 Soudanais ayant fui le Darfour à cause de ses atrocités et ses fameux Djandjawid (milices arabes)”, déclare Marie Larlem, coordinatrice générale de l’Association pour la promotion des libertés fondamentales au Tchad. Au plan international, l’Union européenne et Reed Brody de 'Human Right Watch' exhortent le Tchad à arrêter El Béchir. Mais les différents appels semblent ne pas avoir d’échos favorables, car à l’ouverture du sommet jeudi soir, les différents intervenants sur la tribune, dont le colonel Muammar Khadafi, ont apporté un soutien ferme et unanime à El Béchir, soulignant qu’il revient à l’Union africaine (UA), et non aux Occidentaux, de donner des leçons de bonne gouvernance aux Africains. “Entre ces deux choses, faire plaisir à la communauté internationale en arrêtant El Béchir et vivre en paix avec son voisin, le Tchad a opté pour la seconde, mais le pire ne reste-t-il pas à venir avec les probables sanctions de l’Union européenne contre le Tchad et la perception de ce dernier par le monde occidental?”, s’interroge le juriste et politologue Gilbert Maoundonodji. L’affaire El Béchir a totalement fait ombrage à l’objet même du sommet de la CEN-SAD à N’Djamena, qui est de redynamiser cette organisation vieille de 12 ans, et de s'accorder sur une position commune à défendre au sommet de l'UA, prévu ce week-end à Kampala, en Ouganda.

