DROITS-TANZANIE: Le dur labeur des porteurs du Mont Kilimandjaro

MOSHI, Tanzanie, 28 mai (IPS) – Chaque jour, des porteurs tanzaniens assistent les touristes effectuant l’ascension du Mont Kilimandjaro, le point culminant du continent africain (5.895 mètres d’altitude). Ils sont employés par des compagnies peu scrupuleuses sur le respect de leurs droits.

Au pied du Mont Kilimandjaro, Faraja et Thomas arpentent les rues de la ville de Moshi, dans le nord de la Tanzanie. Le travail ne les bouscule pas ces derniers temps, la crise économique affecte durement leur activité de porteur. Selon le ministère tanzanien du Tourisme, il y aurait eu 20 pour cent de touristes en moins en 2009. Le travail de porteur est exigeant. Il s’agit, en effet, de porter des tentes, des vêtements et la nourriture des touristes réalisant l’ascension du Mont Kilimandjaro. Faraja, 27 ans, compte déjà six ans d’ascension. Né dans une famille modeste des environs de Moshi, il a stoppé ses études dès l’école primaire. «Mes parents ne pouvaient pas payer l’école secondaire», a-t-il raconté à IPS. «Il a fallu que je travaille, et je suis devenu porteur. Personne n’est ravi d’être porteur. Le climat du Kilimandjaro est rude avec des températures négatives. Il faut manger en conséquence pour tenir le coup et supporter le froid. Les pourboires sont très variables, selon les clients».

Thomas, lui, a 28 ans. Comme Faraja, il n’a pas été plus loin que l’école primaire et cherche aujourd’hui à ne plus être porteur. «J’ai souvent des problèmes avec les compagnies pour lesquelles je travaille, surtout celles gérées par des Indiens car ils payent très mal, voire pas du tout…», a-t-il confié à IPS. L’ascension du Kilimandjaro est un business. Mais les porteurs ne voient pas la couleur de l’argent. Ceux qui s’enrichissent, ce sont les patrons des agences de safaris recevant les touristes, européens et américains principalement. Quelque 40.000 touristes tentent chaque année l’ascension. Et environ 15.000 porteurs les assistent dans leurs efforts, selon l’organisation non gouvernementale (ONG) 'Kilimandjaro Porters Assistance Project'. Depuis sa création en 2003, cette ONG a aidé plus de 9.000 porteurs, en leur prêtant notamment des vêtements pour se protéger du froid. Karen Valenti, la responsable américaine de l’ONG, travaille en collaboration avec Philip Ndekirwa, un ancien porteur. Ce dernier a grimpé plus de 60 fois le Kilimandjaro entre 2000 et 2006, soit une ascension par mois environ. Ces six années l’ont énormément marqué. Il est soulagé d’être passé à autre chose. «En 2006, j’étais heureux d’arrêter, et de retourner à l’école pour étudier et apprendre l’anglais», affirme Ndekirwa à IPS.

Au sein de l’ONG, Ndekirwa enseigne aujourd’hui l’anglais aux porteurs, leur apprend à reconnaître les symptômes du mal de l’altitude, et à utiliser leur argent décemment. Les 30 porteurs, qu’il a ainsi formés, enseignent à leur tour aux autres. «Les porteurs ont des droits, celui d’un salaire minimum, et d’une charge maximale, mais ils sont souvent ignorés», a-t-il souligné. «Leur salaire minimum est de six dollars US par jour, et la plupart des compagnies payent moins». «La charge par porteur est limitée à 20 kilos, mais certaines agences versent de l’argent à l’officier de la balance à l’entrée de la voie d’ascension. Ainsi, certains porteurs se retrouvent avec 30 ou 35 kilos sur le dos. Il y a enfin le pourboire final donné par les touristes au guide, qui n’en reverse qu’une toute petite partie aux porteurs», ajoute Ndekirwa. Durant la saison des pluies, humide et froide, l’ascension est la plus dangereuse. «En 2002, six porteurs sont morts suite à des chutes de rochers», rappelle-t-il. «En 2009, un jeune porteur de 25 ans est décédé suite à un malaise. En haute saison, certains porteurs peuvent enchaîner deux ascensions, sans même un jour de repos entre les deux!» Heureusement, les choses ont commencé par s’améliorer. Vingt agences ont ainsi signé en 2009 la charte «Voyagiste responsable» de 'Kilimandjaro Porters Assistance Project', acceptant ainsi de s’engager à respecter les droits des porteurs. Signataire de la charte, la compagnie anglaise, 'Thomson Safaris', va plus loin en rémunérant ses porteurs selon le poids de leurs charges. De leur côté, les autorités commencent à se pencher sur la question, combattant l’anarchie actuelle. Ainsi au début de cette année, Edward Kishe, le directeur général de 'Tanzania National Parks Authority', en charge de la gestion des parcs nationaux en Tanzanie, a envoyé un mot d’ordre aux porteurs. «Tous les porteurs doivent s’enregistrer auprès d’une des associations agréées par le gouvernement avant la fin du mois de juin. Aucun porteur ne sera autorisé à travailler sans présentation des documents d’accréditation. Nous avons besoin d’un système d’identification des porteurs afin de proposer des services professionnels aux touristes», a-t-il déclaré dans un communiqué, cité par le quotidien tanzanien 'Daily News'. Cette décision accompagne les nouvelles dispositions de la loi régissant le secteur touristique. «Avec la nouvelle loi, les porteurs devront adhérer aux règles en vigueur, ou tout simplement quitter le business», a-t-il ajouté.