GOMA, 22 avr (IPS) – L’accord d’Ihusi signé en mars 2009 entre le gouvernement congolais et les groupes armés du Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), prévoit la prise en charge des miliciens invalides. Cet accord exclut les militaires loyalistes blessés de guerre, qui trouvent cette mesure injuste et inacceptable, et se payent sur le dos des habitants.
Quant aux soldats actifs, ils préfèrent fuir plutôt que de finir comme les loyalistes blessés de guerre. “J’ai fait la guerre, perdu une jambe et risqué ma vie pour protéger les civils. Aujourd'hui, pourquoi n'ai-je pas droit à une assistance?”, s’exclame Désiré Monga, essoufflé après une vive altercation avec un policier qu'il a gravement blessé à l'œil, dans un restaurant du centre de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu. Ancien caporal dans l'armée régulière, Monga a perdu l'usage de sa jambe droite en septembre 2007, lors des combats qui opposaient les Forces armées de la RDC (FARDC) aux rebelles du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) à Kirolirwe, à 40 kilomètres au nord-ouest de Goma. Pour survivre, rien de plus simple que de racketter les restaurants et les populations civiles qu'il estime avoir une dette envers lui. Arrivés sur les lieux à l'appel d’un restaurateur, les policiers se sont heurtés à la fois à la colère du caporal Monga et à l'injonction d'un major de l'armée qui leur a intimé l'ordre de vider les lieux, afin que le militaire invalide puisse se servir en toute impunité… Deux poids, deux mesures Pour cet officier, “l’abandon des militaires invalides par l’armée ainsi que le mépris et les railleries de la part des civils, qui les traitent de mendiants et de voleurs, justifient les comportements déviants”. Sous l'emprise de l'alcool ou de la drogue, ces soldats loyalistes devenus invalides, communément appelés 'kajorités' (tiré de l’anglais casualty), manifestent leur colère en exigeant des commerçants qu’ils leur donnent de l’argent ou en s’en prenant aussi aux passants. Ceux qui refusent d'obtempérer subissent agressions physiques ou menaces de mort à l'aide de grenades. Des experts militaires estiment que le sort réservé aux militaires invalides des FARDC, abandonnés par l’armée, explique en partie le fait que les troupes gouvernementales perdent toujours la guerre. Les soldats préfèrent fuir les combats, par peur d’être blessés. “L’incertitude suite à l’invalidité physique d’un militaire et la honte de retourner dans son milieu d’origine, sans pension de guerre, en récompense des services sous le drapeau, sont à la base de tous les déboires que connaissent les forces loyalistes sur les champs de bataille”, déclare un colonel qui a requis l’anonymat. Selon lui, la hiérarchie militaire “semble encore ignorer ce signal d’alarme”, malgré le comportement déplorable des kajorités depuis la signature de l’accord d’Ihusi. Apparemment, “le sort de ces unités ne préoccupe aucune institution étatique dans les deux Kivu”, ajoute l'officier. Ce qui explique, toujours selon ce colonel, que les deux-tiers des condamnations prononcées dans des juridictions militaires à Goma, portent sur des faits commis par des militaires.
Promesses non tenues Pourtant, la plupart des kajorités ne se considèrent pas comme des vulnérables, mais plutôt des déshérités. Les uns souhaitent apprendre un métier, les autres, faire un petit commerce ou travailler dans les champs. “Pourquoi prendre en charge quelqu’un qui a combattu le gouvernement pendant des années et laissé celui qui a été loyaliste?”, se demande sergent Rambo. D'où les représailles contre les civils pour les promesses non tenues. “On avait appris au centre d’instruction que nous dépendrions de l’argent des contribuables pour notre prise en charge”, affirme-t-il.
Un an après sa signature, l’accord d’Ihusi qui prévoit la prise en charge économique des ex-éléments du CNDP par le gouvernement central, n'a pas empêché le maintien d'une administration parallèle dans plusieurs localités du Nord-Kivu. Ainsi, selon les témoignages de conducteurs, un camion transportant des denrées alimentaires doit acquitter une taxe de 400 dollars, 350 dollars pour un chargement de planches, et 50 dollars pour un véhicule tout-terrain. Une “obligation civique”, jadis appelée “effort de guerre”, que les responsables de l’ex-rébellion justifiaient alors pour la prise en charge des insurgés invalides. *(Taylor Toeka Kakala est journaliste à Syfia, une agence de presse basée à Montpellier. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre l’agence de presse InfoSud et IPS).

