EDUCATION-SIERRA LEONE: Le gouvernement ignore les demandes croissantes d’enseignants

FREETOWN, 26 mars (IPS) – Ismail Conteh enseigne depuis un an et demi dans une école primaire à Freetown, capitale de la Sierra Leone – sans recevoir le moindre sou. Il est l’un des centaines d'enseignants recrutés par les écoles pour répondre au nombre sans cesse croissant d'écoliers.

Depuis que le gouvernement du pays a commencé à lutter pour l'éducation primaire universelle en 2003, les effectifs d’écoliers dans les salles de classe n’ont pas cessé d’augmenter, avec une moyenne d'environ 50 écoliers par enseignant. Pourtant, le ministère de l'Education nationale n'a recruté que quelques enseignants supplémentaires, jusqu’à présent.

Essayant de combler le vide, plusieurs autorités scolaires ont décidé de leur propre chef d'embaucher des enseignants, au lieu d'attendre que le ministère de l'Education augmente le personnel enseignant. Maintenant, le ministère de l'Education refuse de payer les salaires de ces enseignants.

Environ 3.000 enseignants, y compris Conteh, travaillent dans les écoles primaires publiques sans avoir reçu les 40 dollars qu’on leur doit par mois. Les tentatives du syndicat national des enseignants de négocier les paiements avec le ministère de l'Education ont été infructueuses.

Les syndicalistes disent que l'impasse vient surtout du manque de planification adéquate du côté du gouvernement. Ayant les yeux fixés sur la réalisation du deuxième Objectif du millénaire pour le développement (OMD) – l’éducation primaire universelle -, le gouvernement s’est surtout concentré sur l’inscription de plus d’enfants, tout en ignorant le fait qu’il faut recruter davantage d'enseignants pour encadrer les écoliers supplémentaires.

Abdulai Brima Koroma, président du Syndicat des enseignants de la Sierra Leone (SLTU), demande que les salaires soient payés plus tôt: “Ces enseignants ont droit au salaire. Ils offrent leurs services à l'Etat dans des conditions très peu attrayantes et méritent d'être payés à la fin de chaque mois”.

Le SLTU a tenu plusieurs réunions avec les responsables de l'éducation, déclare Koroma, mais sans résultats: “Nous avons dit aux responsables du ministère que les niveaux baissent dans les écoles pendant que les élèves produisent de mauvais résultats. Cela continue d’avoir un impact dévastateur sur l'éducation primaire très universelle que nous tentons de réaliser”.

Toutefois, le ministère de l'Education, soutient qu'il ne paiera pas le salaire des enseignants qui ont été employés par les écoles. “Nous avons une base de données des enseignants recrutés par le ministère, et nous ne pouvons payer que ces enseignants. Les autorités des établissements scolaires qui ont recruté des enseignants (supplémentaires) devront trouver le moyen de les payer”, a déclaré Minkailu Bah, ministre de l'Education, de la Jeunesse et des Sports.

Toutefois, Bah reconnaît que la réalisation de l'éducation primaire universelle ne porte pas que sur l'inscription massive des enfants: “Je suis d'accord que nos écoles sont surpeuplées et que nous avons besoin de plus d'enseignants. Mais c'est le ministère qui doit faire le recrutement, en tenant compte des contraintes budgétaires”.

Il affirme que le gouvernement a choisi de se concentrer d'abord sur la construction d’un nombre plus grand d'écoles dans tout le pays: “Vous pouvez trouver des écoles dans pratiquement toutes les villes et tous les villages. Nous payons les frais d’examen et fournissons du matériel scolaire, notamment pour les enfants filles, et nous encourageons également l’inscription des enfants”.

IPS n'a pas pu obtenir du ministère les statistiques sur l’inscription au niveau primaire, le nombre d'enseignants ou les budgets pour l’éducation nationale.

Les enseignants reprochent au gouvernement de se concentrer surtout sur la quantité, tout en laissant la qualité de l'éducation se détériorer. Joseph Kamara, directeur d’une autre école publique à Freetown, dit que le ministère de l'Education est en train de prendre des décisions à courte vue: “Le gouvernement est soucieux d'atteindre l’OMD sur l'éducation primaire universelle, et il est donc en train d’inscrire plus d'enfants dans les écoles”. Mais les financements pour permettre cette expansion n'ont toujours pas été rendus disponibles, dit-il.

Au cours des deux dernières années, la Sierra Leone a enregistré des résultats lamentables dans les examens organisés dans les écoles publiques et régionales par rapport aux pays voisins, à savoir le Ghana, le Nigeria, le Libéria et la Gambie. Les examens sont organisés chaque année par le Conseil ouest-africain des examens (WAEC), un organisme à but non lucratif basé à Accra.

Cette situation a obligé le président de la Sierra Leone, Ernest Bai Koroma, qui a lui-même travaillé une fois comme enseignant, à mettre en place une commission d'enquête à la fin de 2009 afin de mener des investigations sur les causes de la baisse du niveau d’éducation.

La commission, qui a remis ses conclusions au début de mars, a recommandé la formation d'une unité de surveillance des écoles pour rendre l'enseignement plus efficace et plus axé sur les résultats. Elle a également suggéré l'amélioration des conditions de travail des enseignants à travers un meilleur matériel didactique et une meilleure rémunération.

Le gouvernement explique qu'il est en train d'examiner ces recommandations, mais avant que les décisions soient prises, les budgets approuvés et les changements mis en œuvre, les enseignants des écoles publiques continueront à travailler sans salaire.

“C’est frustrant; et c’est le moins qu’on puisse dire. Vous pouvez imaginer comment je survis à peine avec ma femme et mes trois enfants. Nous vivons dans un appartement de trois pièces, et je paie environ 50 dollars de loyer par mois. En plus de cela, je paie les factures d'électricité et d'eau”, s’est plaint Conteh.

Il affirme que le moral des enseignants est bas: “J'ai vu des dizaines de collègues quitter pour les écoles privées où les salaires sont plus attrayants et payés promptement”.

Le seul revenu que gagne actuellement Conteh vient des cours privés. Son revenu est complété par quelques dollars que sa femme se fait en vendant des légumes, de l'huile de cuisine et du poisson dans un marché. “Mais cela ne suffit pas pour prendre soin de ma famille”, dit-il.

Plusieurs autres enseignants des écoles publiques ont déclaré à IPS avoir les mêmes difficultés.

“Les salles de classe sont surpeuplées, avec, dans certains cas, plus de 60 enfants dans une seule classe. Les enfants se concentrent à peine, le matériel didactique est insuffisant et rare et les enseignants ne sont pas payés”, a déploré Michael Jones, un enseignant du primaire.