ABIDJAN, 22 mars (IPS) – La décision, annoncée ce mois par le Programme alimentaire mondial (PAM) de “réduire de moitié les rations alimentaires d’environ 460.000 écoliers et enfants ivoiriens en raison d’un manque de fonds”, inquiète à la fois les bénéficiaires et les gérants des cantines scolaires.
“Les rations alimentaires pourraient encore être réduites ou même supprimées début avril en l’absence de nouvelles contributions pour les financer”, indique un communiqué du PAM début mars, ajoutant qu’il a un besoin urgent de six millions de dollars pour restaurer les rations alimentaires complètes. Dramane, 11 ans, élève au cours moyen première année, est une des victimes de cette décision du PAM. Chaque jour de classe, avec sa modique contribution de 25 francs CFA (0,05 dollar), il a droit à un déjeuner fait de riz bien garni et de lait à l’école primaire de Kapélé, un village près de Korhogo, dans le nord de la Côte d’Ivoire. A aucun moment, il ne voudrait penser que cela s’arrêterait un jour. “Je suis ainsi habitué à bien manger à l’école. Cela dure ainsi toute l’année scolaire et j’ai pris goût. Depuis que j’ai entendu dire que cela va bientôt changer, je suis plus qu’inquiet”, raconte-t-il à IPS. Malgré un don de moutons à élever et à vendre, fait la semaine dernière par l’Agence nationale de développement rural aux parents d’élèves de cette école pour soutenir la cantine, Dramane n’est toujours pas rassuré. “C’est plutôt la preuve que la suite sera difficile parce que ce genre d’aides ne viendra pas toujours”. Et comme Dramane, ce sont plus de 400.000 enfants ivoiriens victimes de la crise qui secoue leur pays depuis plus de sept ans, 10.000 enfants malnutris de zéro à cinq ans, et 22.500 enfants séropositifs, bénéficiant depuis plusieurs années de rations alimentaires complètes et de compléments nutritionnels dans le nord et l’ouest de la Côte d’Ivoire, selon le PAM, qui doivent se préparer à changer leurs habitudes alimentaires. “Pendant une courte période, certaines cantines vont fonctionner grâce à l’aide apportée par les communautés villageoises qui entretiennent des jardins et d’autres initiatives, mais cela ne saurait maintenir ces cantines en activité assez longtemps”, affirme à IPS, Fousséïni Coulibaly, le gérant d’une cantine scolaire à Korhogo. Il appelle à trouver rapidement un relais après la décision du PAM car la survie de milliers d’écoliers et d’enfants de cette partie du pays en dépend. “Cette importante réduction est d'autant plus regrettable qu'elle intervient à un moment critique dans le processus de paix en Côte d'Ivoire”, a déclaré Thomas Yanga, directeur régional du PAM pour l'Afrique de l'ouest, après la décision de son organisation qui devait aussi faire face à d’éventuels besoins d’urgence au cas où le climat politique se détériorait. Or, outre le manque de financement pour les cantines scolaires, l’organisation humanitaire devrait également réduire les compléments nutritionnels pour des malnutris si elle ne recevait pas 300.000 dollars avant la fin de ce mois. Le nombre d’enfants de zéro à cinq ans souffrant de malnutrition chronique a augmenté ces cinq dernières années dans la partie nord du pays, passant de 30,6 pour cent à 44,7 pour cent, selon les résultats préliminaires d’une étude du gouvernement ivoirien et des Nations Unies, menée en 2009. Ce chiffre pourrait connaître une hausse “dramatique”, si rien n’est fait dans l’urgence, estiment des humanitaires. “Nous accueillons, ces derniers jours, de nombreux enfants malnutris, la plupart dans des conditions extrêmes de malnutrition. Ce qui est plus préoccupant, c’est que nous recevons aussi des cas des villages frontaliers des pays comme le Mali et le Burkina Faso…”, explique à IPS, Yédélor Silué, une aide-soignante en nutrition au service pédiatrie du Centre hospitalier régional de Korhogo. Selon elle, “les enfants atteignent tellement le seuil critique que nous enregistrons désormais des cas de décès, comme cet enfants de deux ans, arrivé à l’hôpital tardivement avec sa mère de Mbengué (un village à 75 kilomètres au nord de Korhogo) le mois dernier. Petit à petit, nous vivons un drame”. “L'aide alimentaire est vitale pour tenter de corriger la situation alimentaire actuelle qui pourrait rapidement se transformer en une crise nutritionnelle à plus grande échelle”, a prévenu Patricia N'Goran, directrice du Programme national de nutrition. “Il faut impérativement prévenir des taux de malnutrition élevés pendant la période de soudure entre les mois de mai et de septembre”, ajoute-t-elle. Pour sa part, Fabien Kouakou, président de l’ONG Espoir, basée à Abidjan, la capitale économique ivoirienne, déclare à IPS qu’il y a une “accumulation de difficultés qui laisse entrevoir des lendemains plus qu’inquiétants pour ces milliers d’enfants”. “C’est clair qu’en dépit des efforts des uns et des autres pour contrer le mal, tout le monde (organisations humanitaires, gouvernement ivoirien) est désormais débordé. On ne sait plus par quel bout il faut prendre le mal”, souligne-t-il. La Côte d’Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Depuis le 19 septembre 2002, des ex-soldats de l’armée régulière ont pris les armes pour lutter contre l’exclusion présumée des populations de cette partie du territoire. Et le pays attend toujours la tenue d’une élection présidentielle censée le sortir de la crise.

