BRAZZAVILLE, 5 fév (IPS) – Des organisations non gouvernementales émettent de doutes sur l'accession récente du Congo-Brazzaville à l'initiative des Pays pauvres très endettés (PPTE), suite à l'approbation, par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), des efforts «de bonne gouvernance et de transparence» fournis par ce pays.
Avec la décision annoncée le 27 janvier dernier, le Congo bénéficiera d'une importante remise de sa lourde dette extérieure. «En 2004, le Congo avait 9,2 milliards de dollars de dette. Avec l’accession au PPTE, nous n’aurons plus que moins de 1,938 milliard de dollars de cette dette», a déclaré à IPS, le ministre congolais des Finances, du Budget et du Portefeuille public, Gilbert Ondongo. «Ce n’est pas un cadeau, mais le fruit des efforts fournis par le gouvernement», a affirmé à IPS, Midou Ibrahima, représentant de la Banque mondiale à Brazzaville, la capitale congolaise. «C’est grâce aux réformes entreprises dans le domaine d’investissement, des marchés publics, de transparence et de lutte contre la corruption que le Congo a atteint ce point d’achèvement», a-t-il expliqué. Ibrahima a également certifié que certaines mauvaises pratiques ont disparu dans le pays. «Au Congo, par exemple, les marchés de gré à gré n’existent plus, mais c’est la transparence qui est de rigueur. Par rapport aux audits de la Société nationale des pétroles du Congo (SNPC), le plan d’action, qui avait été élaboré, a mis en place un système de comptabilité adaptée», a-t-il dit, sans d’autres précisions. «Sur la gouvernance, un certain nombre de textes ont été adoptés au parlement. C’est ce que nous visions à travers le point d’achèvement du PPTE, et nous pouvons dire que le Congo a fait des efforts», a souligné Marie Françoise Marie Nelly, coordonnatrice des programmes FMI/Banque mondiale pour les deux Congo. Toutefois, certaines ONG locales voient différemment les choses. « L'accession au PPTE n’est pas une panacée, car si ces ressources additionnelles sont mal gérées, nous allons tous déchanter. Et puis, il faut faire la différence entre les lois qui sont prises pour les réformes et leur application. Le FMI et la Banque mondiale ont simplement jugé sur la base de ces textes», a expliqué à IPS, Maixent Fortunin Hanimbat, président du Forum pour la gouvernance et les droits de l’Homme, une ONG basée à Brazzaville. «Par exemple, la loi sur la passation des marchés ne va être effective que cette année, mais dans la pratique, la réforme est faite, et la Banque mondiale prend ça en compte et met ça au crédit du Congo», a-t-il ajouté.
Pour la section congolaise de la coalition 'Publiez ce que vous payez', il y a encore une mauvaise gestion des recettes pétrolières. “Les derniers audits (2006-2007) des comptes de la SNPC montrent que des problèmes subsistent au niveau des contrôles internes et de la comptabilité. Malgré les avancées en matière de gestion des comptes, il y a la non-certification des comptes, l'absence de conformité dans la présentation des états financiers, et on ne dit rien sur la passation des marchés (pétroliers)”, indique la Note de position de cette coalition, publiée le 3 février à Pointe-Noire, la ville pétrolière, au sud.
Selon Brice Mackosso, secrétaire exécutif de cette antenne, une cargaison de pétrole d'une valeur de 22 milliards de francs CFA (environ 48,9 millions de de dollars) a échappé en février 2009 au contrôle de l'Etat, et ces faits sont quotidiens. “Dans son premier rapport, le conciliateur de l'ITIE (Initiative pour la transparence des industries extractives) a relevé des écarts de 133 milliards de FCFA (environ 251 millions de dollars), amputés sur le compte du Congo”, a-t-il déclaré à IPS.
«S’il y a véritablement transparence, pourquoi, par exemple, le gouvernement cache le montant des excédents budgétaires que le pays réalise depuis 2003? Pourquoi on en fait un secret d’Etat alors que c’est de l’argent public?», demande Hanimbat.
Ces ONG qui émettent des doutes sur «les efforts» fournis par le Congo, se félicitent néanmoins de la mise en place du cadre réglementaire devant obliger le pays à faire mieux. «Le gouvernement a intérêt à faire preuve d’une grande rigueur dans la gestion des finances publiques. Mais si on joue avec cette remise de dette – on sait le faire dans ce pays – ce serait un retour en arrière», a prévenu Roger Bouka Owoko, directeur exécutif de l’Observatoire congolais des droits de l’Homme, une ONG basée à Brazzaville.
“Les réformes entreprises n’ont pas encore de prise avec la réalité. Pour nous convaincre de la portée positive de cette étape que le Congo vient d’atteindre, il nous faut témoigner de la mise en œuvre effective des réformes, c’est-à-dire: le code des marchés publics doit être exécutoire, la loi anti-corruption doit être mise en œuvre ainsi que doit se dérouler le plan national de lutte contre la corruption”, recommande Christian Mounzéo, président de la Rencontre pour la paix et les droits de l'Homme, une ONG basée à Pointe-Noire.
Par ailleurs, les travailleurs réclament déjà l'amélioration de leurs conditions sociales, suite aux économies que ce pays d’Afrique centrale réalisera après son admission au PPTE. «Le gouvernement n’a plus d’excuses. Il devrait ipso facto prendre les mesures pour améliorer la situation sociale des travailleurs», a déclaré à IPS, Joseph Hubert Kokolo, président du Syndicat des professionnels de l’enseignement du Congo. «Depuis près 15 ans, le gouvernement a fait croire aux travailleurs que si le niveau de pauvreté au Congo est de 70 pour cent, c’est parce qu’on avait une dette colossale qui pesait sur ce petit pays riche (en pétrole). Maintenant que ce verrou a sauté, il faut résoudre la situation des travailleurs à qui on a fait miroiter le bonheur et promis le ciel», a indiqué à IPS, Edouard Adzotsa, secrétaire général de la Fédération syndicale des travailleurs de la communication. A la fin de 2009, malgré les richesses engrangées par le pétrole, le président congolais, Denis Sassou Nguesso, avait refusé d'accorder des avantages financiers aux travailleurs, les appelant à attendre d'abord l'accession du pays au PPTE. Pourtant selon le gouvernement, le taux de croissance prévu en 2010 est de 12,1 pour cent, avec un budget de 5,6 milliards de dollars en 2009. C'est la promesse du président qui pousse les travailleurs à revenir à la charge dès que le pays a accédé au PPTE. Des économistes estiment que le gouvernement peut soulager les souffrances des travailleurs dont le salaire mensuel moyen est de 100 dollars. «Le fait que l’Etat dispose maintenant des moyens, il est possible qu’il augmente les salaires et paie d’autres avantages financiers dus aux travailleurs», a dit à IPS, le professeur Hervé Diata, doyen de la Faculté des sciences économiques de l’Université de Brazzaville. «Il est libre de prendre dans ses propres ressources».
Selon Diata, l'Etat a de l'argent maintenant qu’il n’a plus à payer le service de la dette comme avant. Avec ses fonds propres prévus dans le budget, le gouvernement peut satisfaire les revendications sociales, puisqu'il est dégagé des contraintes de la dette. Mais, le gouvernement a une autre vision. «Une économie forte, c’est un social assuré, mais faire du social sans se soucier de l’économie, c’est un social éphémère», a répondu le ministre Ondongo. D'après le recensement de 2009, la population du Congo est de 3,6 millions d'habitants, dont 70 pour cent vivent avec moins d'un dollar par jour, selon la Banque mondiale. Mais selon une enquête réalisée en 2007 par le gouvernement, 51,2 pour cent des Congolais vivaient avec moins d'un dollar.

