MEDIAS-MAROC: La liberté de la presse dans le collimateur de la justice

RABAT, 18 nov (IPS) – La liberté de la presse prend encore des coups au Maroc, avec de nouvelles pressions que les autorités du royaume exercent sur les médias sous forme de poursuites judiciaires et de condamnations de journalistes, avec de lourdes amendes.

Deux journalistes du quotidien indépendant 'Al Masae' (qui signifie en français 'Le soir'), viennent d’être condamnés lundi par le tribunal de première instance de Casablanca, la capitale économique du Maroc, à trois mois de prison ferme pour Rachid Nini, le directeur du journal et deux mois de prison ferme pour Said Laajal, auteur de l’article incriminé. Le délit commis est la publication d’une ‘’fausse information’’ dans l’affaire 'Triha' liée au démantèlement d’un réseau de trafic de drogue au Maroc.

Avant ce procès, l’affaire qui défrayait la chronique judiciaire était celle de l’interdiction du quotidien arabophone 'Akhbar Alyawm' (en français 'Les informations du jour'), avec la condamnation de son directeur, Tawfiq Bouachrine, et du caricaturiste du journal, Khalid Gueddar, par le tribunal de Casablanca, le 30 octobre. Les autorités marocaines avaient bloqué la distribution de l’édition du journal du 30 octobre pour avoir publié à la 'Une' une caricature signée par Gueddar et jugée irrespectueuse vis-à-vis de la famille royale. Cette caricature avait été publiée par le quotidien 'Akhbar Alyawm' dans son édition du week-end des 26/27 septembre.

Dans cette affaire, deux procès ont été intentés aux deux journalistes, le directeur et le caricaturiste. Il leur est reproché d’avoir franchi les lignes rouges tracées par l’article 66 du Code de la presse marocaine qui stipule: “Allah, Al Watan, Al Malik (en français, 'Dieu, la patrie et le roi'). Est puni d’une peine d’un an à cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de 100.000 dirhams (plus de 8.000 euros) à 500.000 dirhams (plus de 40.000 euros) ou de l’une de ces deux peines seulement, quiconque porte atteinte au respect dû au roi et aux membres de la famille royale chérifienne”. La disposition du code ajoute: “La même peine est applicable lorsqu’une publication a un contenu qui porte atteinte à la religion islamique ou à l’unité territoriale du royaume ou au régime monarchique. Le tribunal peut, sur demande du ministère public et avant dire droit sur le fond, ordonner, par un jugement en référé, la suspension immédiate de la publication périodique”.

Le délit commis est notamment l’outrage au drapeau national et la caricature du prince Moulay Ismail, faisant allusion au mariage (célébré le 25 septembre 2009) de ce prince cousin du roi du Maroc Mohamed VI, avec Anissa Lehmekuhl, une ressortissante allemande de confession musulmane. Le drapeau national a été présenté par le journal d’une manière qui faisait que l’étoile verte ressemblait à celle du drapeau israélien.

Concernant l’outrage au drapeau, le verdict n’a pas tardé à être prononcé par le tribunal de Casablanca, le 30 octobre: la fermeture définitive du journal et une peine d’un an de prison avec sursis à l’encontre du directeur et de son caricaturiste, assortie d’une amende de 9.000 euros pour chacun. Mais, des analystes dénoncent l’arrêt de mort du quotidien prononcé par le juge. Dans l’affaire du prince Moulay Ismail qui a lui-même intenté le procès, les deux accusés ont écopé de trois ans de prison avec sursis et d’environ 270.000 euros de dommages et intérêts à payer ensemble.

Ce double procès n’est que la suite d’une série d’autres avec des sentences sévères prononcées ces derniers temps contre des titres marocains et étrangers. Par exemple, le 16 octobre dernier, Idriss Chahtane, directeur de l’hebdomadaire 'Al Michaal', a été condamné à un an de prison ferme et à une amende de 10.000 dirhams (environ 900 euros), tandis que deux journalistes, Rachi Mhamid et Moustapha Hirane, de la même publication, ont écopé de trois mois de prison ferme assorties d’une amande de 5.000 dirhams (environ 400 euros) chacun, pour avoir publié un article jugé malintentionné sur la santé du roi Mohamed VI.

S’exprimant sur ces poursuites, Moustapha Zaami, éditorialiste au quotidien arabophone 'Assabah' (en français, 'Le matin') installé à Rabat, la capitale administrative marocaine, a déclaré à IPS : «C’est vraiment dommage que la presse marocaine vive une dégradation au niveau de la liberté d’expression; cette série de condamnations à l’encontre des journalistes et l’interdiction des publications portent vraiment atteinte à l’image de notre pays qui a toujours été fier de cette marge de liberté». Pour sa part, Mohamed Siraj Do, le secrétaire général du Syndicat national de la presse marocaine (SNPM), a expliqué à IPS la position de son mouvement : «Nous avons toujours défendu la liberté de la presse et le respect de ses principes pour assurer le bon fonctionnement de la profession régie par la déontologie de la presse. Toutefois, s’il y a une violation de ces principes, c’est la justice qui tranche». Mais, «Le Syndicat a toujours attiré l’attention sur la gravité des poursuites et leur impact négatif sur notre pays», ajoute-t-il.

Bien que la presse nationale évolue plus librement dans un espace pluriel et dynamique, la multiplication des titres fait apparaître une liberté de ton rare dans le monde arabe : on compte plus de 18 quotidiens et plus de 30 périodiques dans le royaume. Seulement, cet essor n’est pas encouragé dans l’exercice de la profession à cause des pressions et poursuites judiciaires que subissent les journalistes.

«Les poursuites contre les professionnels des médias sont devenues monnaie courante ces derniers temps, ce qui représente une entrave pour notre métier et nous oblige à pratiquer l’autocensure pour éviter des problèmes», a déclaré à IPS, Maria R., une jeune journaliste au magazine 'Femmes du Maroc', qui a préféré garder l’anonymat.

Dans son rapport annuel 2008-2009, le SNPM a souligné que la liberté de la presse a subi de nombreuses pressions, augmentant la tension au sein de la profession. De son côté, dans un bilan sur l’état de la liberté de la presse au Maroc à l’occasion du 10ème anniversaire (1999-2009) de l’accession du roi Mohamed VI au trône, Reporters sans frontières indique que le royaume occupe actuellement la 127ème place sur 175; une situation peu enviable, selon des analystes. Khalid Sefiani, avocat à Rabat et représentant les journalistes dans les différentes affaires, a déclaré à IPS : «Ce qui est en train de se passer au niveau de la répression de la liberté de la presse, est très grave, car il représente des limites au fonctionnement du métier».

«Malgré toutes les protestations, cette série de poursuites judicaires contre les journalistes continue», déplore-t-il, se demandant si les responsables du pays ont réellement envie de construire un Etat libre et démocratique avec de telles pratiques ou si ce sont «seulement de simples slogans».