AFRIQUE: 'Encaissez votre argent auprès de votre épicerie'

ROME, 12 nov (IPS) – Parmi les nombreuses propositions sur la façon de lutter contre la pauvreté en Afrique, le Fonds international de développement agricole (FIDA) des Nations Unies est en train de défendre celle qui doit être l'une des plus simples – rendre les transferts de fonds moins chers et plus faciles pour les migrants.

Les envois de fonds jouent déjà un grand rôle dans l’appui aux plus vulnérables du continent, notamment dans le rude climat économique actuel, avec l'agence de la pauvreté rurale, le FIDA, estimant dans un rapport publié le mois dernier qu'ils apportent 40 milliards de dollars dans la région chaque année.

“C'est beaucoup d'argent. C'est plus que toute l’aide étrangère et les investissements étrangers directs combinés, mais la principale différence est que ces flux vont directement dans les mains de ceux qui en ont le plus besoin”, déclare à IPS, Pedro de Vasconcelos, coordonnateur du programme des transferts de fonds au FIDA.

“Ces envois sont des fonds qui vont des gens qui sont pauvres selon les normes occidentales vers des gens qui sont encore même plus pauvres. Ils constituent une corde de sécurité vitale pour des familles rurales”.

Mais, l'argent envoyé par les 30 millions d'Africains qui vivent en dehors de leurs patries pourrait être un moteur de développement beaucoup plus puissant avec des forces du marché plus fortes et une meilleure régulation. Le manque de concurrence dans le marché de transfert de fonds signifie qu'il coûte en moyenne deux fois plus cher d’envoyer de fonds vers l'Afrique que vers d'autres parties du monde, indique le FIDA basé à Rome. “Il y a trop peu de concurrence. Deux acteurs, 'Western Union' et 'Money Gram', détiennent à eux seuls 65 pour cent du marché pour le moment. Alors, vous payez une prime élevée pour que vos envois entrent dans les mains des êtres qui vous sont chers”, explique de Vasconcelos. “En moyenne, le coût d'un transfert de fonds vers l'Afrique représente 10 pour cent (du montant envoyé), mais la moyenne mondiale dans les pays où le marché est développé est de cinq pour cent. En abaissant ce coût, de 10 pour cent à cinq pour cent, vous auriez deux milliards de dollars supplémentaires qui vont dans les mains des pauvres, simplement en promouvant davantage de concurrence”. Le FIDA estime que l’abandon des lois qui, dans beaucoup de pays, empêchent les organisations non-bancaires, notamment les magasins de détails et les institutions de microfinance (IMF) tels que les caisses villageoises d'épargne et les coopératives de crédit, de manipuler les transferts de fonds, serait un énorme pas en avant. En ce moment, 80 pour cent des pays africains limitent les types d'institutions capables d'offrir des services de transfert de fonds aux bureaux de change ou aux banques uniquement.

Laisser simplement les IMF dans le marché doublerait le nombre de sites de collecte de fonds, une mesure beaucoup plus nécessaire dans un continent qui a actuellement autant de points d’encaissement que le Mexique qui s’en glorifie avec seulement le dixième de la population de l’Afrique. Exonérer les transferts de fonds serait un gros coup de pouce aussi, et fournirait alors aux bureaux de poste des ressources nécessaires pour offrir des services d’envoi de fonds, étant donné notamment leur répartition dans les zones rurales, qui devraient recevoir 30 à 40 pour cent de l'argent expédié vers le continent.

Augmenter le nombre de points d’encaissement réduirait également les longs trajets que les pauvres ruraux sont souvent obligés de faire pour encaisser leurs fonds; ce qui signifie que les frais de transport et la perte de temps de travail doivent être ajoutés aux frais de service déjà élevés.

Les dangers des voyages qui durent souvent plus d'une journée constituent également un facteur.

“Souvent, ce sont les femmes qui voyagent des zones rurales vers les villes pour encaisser l'argent”, déclare à IPS, Fatumo Farah, directrice exécutive de la Fondation HIRDA, basée à Amsterdam, qui aide la diaspora somalienne à contribuer à la lutte contre la pauvreté dans sa patrie.

“Elles peuvent avoir des problèmes de vol, de viol et d'agression. Vous pourriez revenir sans un sou et avec des problèmes que vous n'aviez pas auparavant. “Même si le déplacement est réussi, il y a le coût supplémentaire du voyage. Alors, elles obtiendront toujours moins. Nous devons faire quelque chose par rapport à ce problème et amener l'argent dans les villages des gens”. Farah dit que HIRDA est en train de travailler sur un projet conjoint avec le FIDA qui, lorsqu'il sera opérationnel, permettra aux populations des zones rurales d’encaisser les transferts de fonds à partir des boutiques d’épicerie. Elle affirme que l’argent des migrants, qui entre dans le pays, est particulièrement important en Somalie, qui est embourbée dans le chaos depuis la chute du régime militaire de Siad Barre en 1991.

“Sans un gouvernement central et avec peu d’opportunités d'emploi, beaucoup de personnes en Somalie dépendent des transferts de fonds pour survivre. Nous estimons que près de 40 pour cent dans les zones urbaines dépendent d’eux et qu’environ 80 pour cent des fonds de démarrage des entreprises viennent d'eux”.

Le G8 (Groupe des 8) a reconnu l'importance des transferts de fonds pour le développement au Sommet tenu en juillet 2009 à L'Aquila, en Italie, et ont promis de réduire leurs coûts de 50 pour cent dans les cinq prochaines années; un engagement que, selon de Vasconcelos, le FIDA ne laissera pas oublier par les nations les plus puissantes du monde.

La bonne nouvelle est que l'Amérique latine a montré que les progrès sont possibles, et les autorités dans les pays africains commencent à reconnaître la nécessité de créer un environnement sain pour les expéditeurs et les bénéficiaires.

“Regardez la situation en Amérique latine d’il y a cinq à 10 ans, et vous trouverez beaucoup de similitudes avec l'Afrique aujourd'hui”, explique de Vasconcelos. “La concurrence était faible et les coûts étaient beaucoup plus élevés. C'est encore le cas en Afrique, partiellement à cause des accords d'exclusivité que certaines entreprises de transfert de fonds concluent avec des banques. “Certains pays, comme le Nigeria, sont en train de corriger cela (en interdisant les accords d'exclusivité), et bon nombre devraient suivre. Ce qui est bon pour le Nigeria est bon pour toute l'Afrique. Les banques centrales commencent à suivre cette question maintenant, alors qu'auparavant, elles ne le faisaient pas, simplement parce qu'elles ne savaient pas le volume des transferts de fonds”. Le FIDA estime que seules les IMF, qui prouvent leur capacité à respecter les normes sur la prévention de la criminalité financière, qui possèdent de la liquidité pour couvrir les paiements et maintenir les niveaux nécessaires de la technologie et du personnel qualifié, devraient être autorisées à offrir des services de transferts de fonds. Impliquer les IMF permettrait de lier les transferts de fonds à d'autres services financiers, et cela pourrait être un levier de sortie de pauvreté qui est tout aussi important que l'argent qui entre. Parce que les bénéficiaires des transferts de fonds sont en général pauvres, ils dépensent 80 à 90 pour cent de l'argent qui entre, estime le FIDA, avec la plus grande partie sur les besoins de base comme l'énergie et la nourriture. Pour le moment, la seule option pour beaucoup de gens est de dépenser le reste aussi, ou de le mettre “sous le matelas” parce qu'ils n'ont pas accès aux services financiers de base.

Avoir l'argent mis de côté en toute sécurité dans une IMF et la possibilité de souscrire à des polices d'assurance les aiderait par contre à survivre dans les moments difficiles. Et l'accès aux prêts relativement petits du microcrédit pourrait créer des opportunités de sortir de la pauvreté; par exemple, emprunter de l'argent pour des semences et ensemencer un champ supplémentaire et réaliser un bénéfice lorsque les prix des denrées augmentent.

En effet, l’épargne des transferts de fonds pourrait fonctionner comme un aiguillon pour le développement local parce que donner aux gens la chance de mettre de l'argent dans des comptes auprès des IMF augmenterait à son tour les dépôts utilisables pour des prêts aux petits agriculteurs et aux entreprises.

“Notre étude montre qu'en Afrique, le potentiel est énorme”, déclare de Vasconcelos. “Les gens pourraient aller vers les institutions de microfinance, les coopératives de microcrédit et les institutions financières rurales qui sont proches d'eux et nous pourrions, par extension, promouvoir d'autres types de services”.

“Ce serait totalement un monde en évolution pour beaucoup de personnes, qui auraient la possibilité d'avoir des économies pour la première fois dans leur vie”.

“Qui plus est, en liant les transferts de fonds au microcrédit, il y aurait un effet multiplicateur qui ne se produirait pas si vous aviez seulement des transferts d’argent. Si vous avez une institution financière comme point de collecte, l'effet sera multiplié par deux, trois ou même cinq fois”.