BAILA, Libéria, 9 nov (IPS) – Alors que de fortes pluies martèlent le toit de chaume de sa hutte de terre, Goromah Borbor se blottit à l’intérieur et décrit calmement comment sa fille Annie est morte pendant qu’elle accouchait.
“Quand elle souffrait, j'ai appelé la sage-femme”, raconte Borbor, en tripotant une longue rangée de bracelets perlés sur son bras. “La fille avait commencé par se débattre et trembler… puis, ses lèvres et sa bouche et toutes les choses ont commencé par enfler”.
La famille Borbor vit à Baila, un village dans le centre du Libéria avec une population de 3.000 personnes, mais pas de centre de santé. En cas d'urgence, les villageois doivent faire une heure en voiture pour se rendre à l'hôpital le plus proche, un voyage qui devient plus difficile pendant la saison des pluies lorsque les routes se détériorent et de moins en moins de voitures tentent le voyage…
Comme des centaines d'autres femmes au Libéria chaque année, Annie Borbor est décédée à la maison du fait des complications qui sont survenues entre la grossesse et l'accouchement. Son bébé, une fille, est mort également.
“Les sages-femmes ne m'ont jamais dit quelque chose sur les raisons de la maladie de la fille”, déclare Borbor, regardant fixement la pluie tomber à flots.
Sur 100.000 naissances, 994 femmes sont mortes, selon l’Enquête sur démographie et la santé du Libéria de 2007. La grande majorité des femmes ont accouché dans la communauté, ou dans des centres médicaux ne disposant pas d’agents de santé qualifiés.
En janvier 2009, le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) a publié un rapport qui indique qu’une femme libérienne a un risque sur 12 de mourir pour cause de complications de la grossesse ou de l'accouchement dans sa vie.
A Baila, sur la frontière entre le comté de Bong et le comté de Nimba, les femmes enceintes sont confrontées à bon nombre des facteurs de risque les plus dangereux pour la mortalité maternelle. Il n'existe aucun centre médical et les femmes doivent parcourir de longues distances sur de mauvaises routes pour des trouver des accoucheuses qualifiées et recevoir des soins de santé, tels que l’obstétrique d'urgence et des soins postnataux.
Le Libéria est toujours en train de reconstruire des infrastructures de santé et de transport qui ont été détruites par la guerre entre 1989 et 2003. Les efforts de reconstruction sont entravés pendant la saison des pluies entre mai et novembre, lorsque le Libéria reçoit en moyenne 4.300 millimètres de pluie. Il est l'un des pays les plus humides au monde.
Voyager devient particulièrement difficile puisque les pluies torrentielles créent d'énormes nids-de-poule et font disparaître entièrement des routes. Les ruisseaux et les petits cours d’eau sortent de leurs rives, rendant les sentiers impraticables.
Des études médicales réalisées au Sénégal, en Gambie et au Mozambique ont montré des augmentations considérables de la mortalité maternelle pendant la saison des pluies. Au total, des chercheurs concluent que plusieurs facteurs contribuent à cette hausse saisonnière, y compris un taux plus élevé de paludisme et l'accès limité aux services de santé.
Chaque mardi, Gban Kollie parcourt les chemins boueux et sous de fortes pluies sur sa longue randonnée à Baila pour vendre des légumes au marché. “Je suis actuellement enceinte, mais je ne sais pas de combien de mois”, explique Kollie, pendant qu’elle emballe un vêtement brillant or et de couleur bordeaux autour de son gros ventre. Elle semble être enceinte de huit mois.
Kollie n'a jamais consulté un médecin ou une infirmière praticienne. Elle vit au fond de la forêt tropicale dense et va jusqu’à Baila pour gagner un peu d'argent pour subvenir aux besoins de sa famille. Se rendre à un hôpital à pied prendrait plusieurs heures de plus, et coûterait beaucoup d'argent en voiture.
Cette femme d'un air fatigué a accouché de dix bébés. Tous dans la brousse. Sept sont morts.
Dans son dialecte, le Kpelle, Kollie explique : “Parfois, pendant que je suis en train de mettre au monde mon enfant, je rencontre des difficultés. Une fois, j'ai accouché d'un enfant mort”.
L’accoucheuse traditionnelle, Tohn Kolleh, a fait accoucher des bébés pendant 20 ans, mais reconnaît que les cas d'urgence doivent aller à l'hôpital. Cette femme âgée affirme que trouver une voiture avec de l'espace est difficile et coûteux. Kolleh connaît des femmes enceintes qui sont mortes pendant qu'elles étaient debout au bord de la route attendant de se faire remorquer à l'hôpital. Parfois, des villageois chargent la femme dans une brouette ou un hamac et la transportent sur la distance.
“Certains villages sont loin de la route principale. Cela peut durer quatre heures de marche”, explique Kolleh.
Le 'Ganta United Methodist Hospital' (Hôpital méthodiste uni de Ganta) est situé normalement à 45 minutes en voiture de Baila, mais il faut plus de temps pendant la saison des pluies. Dans la maternité, des bébés crient et les nouvelles mères sont accablées de chaleur sur les lits d'hôpital. Le superviseur adjoint, Confort Neufville, châtie à haute voix les femmes enceintes de ne pas venir à l'hôpital plus tôt, et par conséquent, d’arriver dans des conditions qui menacent la vie.
Beaucoup de femmes libériennes évitent les accouchements à l'hôpital parce qu'elles vivent avec moins d’un dollar par jour et ne peuvent pas supporter une facture élevée. A Ganta, un accouchement à l'hôpital coûte entre 8,50 dollars et 11 dollars, plus deux dollars pour chaque jour supplémentaire de traitement. Le poids financier est amplifié pendant la saison des pluies, appelée “saison maigre”, au cours de laquelle il y a des pénuries alimentaires et une inflation des prix.
“En maintenant ces femmes dans les villages jusqu'à la fin, les complications surviennent, c'est le moment où elles viennent à l'hôpital”, éclate Neufville, criant presque afin que toute la maternité puisse entendre sa réprimande. “Quand vous arrivez ici avec cette complication, pour sauver le bébé et la mère, nous sommes obligés de faire de la chirurgie”.
Les hémorragies, les infections, l'éclampsie et la dystocie sont les quatre principales causes de décès, selon l'Organisation mondiale de la santé. Des complications médicales dont les sages-femmes, qui ont une formation limitée, dans les villages reculés, sont mal équipées pour s’en occuper.
L’UNICEF conclut qu'environ 80 pour cent des décès maternels pourraient être évités avec l'accès aux soins de santé. Au Libéria, les rapports du gouvernement indiquent qu'un accès suffisant aux soins de santé exigera plus que seulement des centres de santé et plus de médecins, d’infirmiers et de sages-femmes. Il exigera également de meilleures routes et l'amélioration de l’éducation pour les filles et les femmes.
De retour à Baila, pendant que la pluie baisse et que le marché tire à sa fin, Gban Kollie, une femme enceinte, rejette l'idée de rester dans le village pour accoucher. Elle commence lentement et maladroitement sa longue marche pour retourner à la ferme, à l’extérieur de la forêt, loin de la sage-femme et de l'aide limitée qui est disponible. Quant à Goromah Borbor, elle continuera par se demander comment la joie de la naissance s’est transformée en une misère de la mort, par la perte d'une fille et d’une petite-fille.

