CONAKRY, 22 oct (IPS) – L’embargo sur les armes, décrété par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (CEDEAO) contre la Guinée la semaine dernière, devrait ouvrir la voie à des sanctions individuelles prononcées contre les membres de la junte militaire au pouvoir, estiment des analystes.
En attendant, la marge de manœuvre de la junte s’amenuise un peu plus chaque jour. L’initiative des Nations Unies, visant à mettre en place une commission internationale d’enquête chargée de faire la lumière sur le nombre réel de morts, de blessés, de femmes violées ou mutilées et situer les responsabilités, a été officiellement acceptée par la junte, selon l’envoyé spécial de l’ONU, Hailé Minkerios en Guinée. Selon plusieurs organisations guinéennes des droits de l’Homme, plus de 157 personnes ont été tuées le lundi 28 septembre au stade de Conakry, la capitale, guinéenne, la quasi-totalité par balles, un bilan rejeté par les autorités qui parlent de 58 morts, victimes en majorité de «bousculade». L’Union européenne (UE), les Etats-Unis, la France et l’Union africaine (UA) ont tous exigé du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) la non-candidature du capitaine Moussa Dadis camara, chef de la junte, et de tous les membres du CNDD et du gouvernement à la prochaine présidentielle programmée en janvier prochain. Pour accentuer la pression, l’UE a décidé de geler un important accord de pêche assurant à la Guinée des revenus annuels de 450.000 euros pour aider au développement du secteur de la pêche, et 1,6 million d'euros supplémentaires sur quatre ans pour développer le système de contrôle des zones de pêches guinéennes. Par ailleurs, l’UE n’exclut pas de décréter un embargo sur les armes contre la Guinée, restreindre les déplacements des membres du CNDD et peut-être décider du gel de leurs avoirs à l’étranger, indiquent des sources diplomatiques. La décision de l’embargo sur les armes pourrait tomber la semaine prochaine après une réunion ministérielle de l’UE. «L’embargo sur les armes est le minimum que la CEDEAO pouvait décréter contre la Guinée. Cette mesure a l’avantage de mettre la junte sous pression, mais aussi de maintenir une porte entrouverte au dialogue», affirme à IPS, Souleymane Tianguel Bah, un spécialiste de la communication, présent au stade lors du massacre. «Nous exigeons un bilan exhaustif du massacre, la restitution des corps des victimes soustraits de la morgue, la libération des femmes violées et détenues contre leur gré et l’ouverture une enquête internationale pour situer les responsabilités», a indiqué à IPS, l’opposant Mouctar Diallo, un des leaders du Forum des forces vives à l’origine du rassemblement du 28 septembre au stade. «Pour nous, l’embargo de la CEDEAO n’est pas suffisant, il faut absolument des sanctions ciblées contre les membres de la junte. Mieux, nous souhaitons qu’on déploie une force d’interposition pour non seulement protéger les populations, mais aussi les membres de la commission d’enquête internationale», a commenté Diallo. Il y a quelques jours, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), se fondant sur les informations disponibles pour le moment, a ouvert un examen préliminaire pour décider de la poursuite ou non des faits incriminés par la CPI. Ibrahima Diallo, un expert juriste a déclaré à IPS : «S’il y a des raisons de penser que la paix nationale serait menacée, une force d’interposition sous l’égide de l’ONU, avec un mandat précis et limité dans le temps, serait nécessaire». La Guinée a signé le Statut de Rome le 8 septembre 2000 et déposé l’instrument de ratification le 14 juillet 2003, observe-t-il. «Il y a lieu de préciser que dans le cas de la Guinée, contrairement à plusieurs cas précédents, ce n’est ni un Etat partie ni le Conseil de sécurité des Nations unies qui a renvoyé la situation du 28 septembre 2009 – relative aux massacres – devant la Cour pénale internationale», ajoute Diallo. «Le procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo, a l’autorisation de la chambre préliminaire pour conduire l’enquête et maintenant, il faut attendre. La procédure est longue, compte tenu des exigences de preuves et du respect lié aux droits de la défense», avertit Diallo. Pour favoriser néanmoins une sortie de crise, la CEDEAO a choisi le président burkinabé, Blaise Compaoré, comme médiateur de la crise guinéenne. «Si l'objectif de la CCEDEAO, de l'UA et de l'ONU est juste de limiter le risque de nouvelles tueries comme celles du 28 septembre et de remettre le pays sur les rails d'une stabilité sous un régime militaire à façade démocratique de type (Lansana) Conté, le dialogue politique facilité par Compaoré, les promesses d'une comparution des responsables des crimes devant la justice un jour et des mesures comme l'embargo et des sanctions ciblées peuvent sans doute suffire», ironise Gilles Yabi, ancien analyste à 'International Crisis Group'. «Si l'objectif est, par contre, de donner une chance de changer de trajectoire politique après un demi-siècle d'autoritarisme et de pouvoir militaire, je ne vois pas comment on pourrait faire l'économie d'une mission civilo-militaire extérieure… adaptée à un besoin spécifique», souligne Yabi. Les pressions extérieures ont provoqué la démission de trois ministres et trois conseillers proches du chef de la junte. Elles ont aussi sapé la confiance des consommateurs guinéens, aujourd’hui confrontés à l’érosion de leur pouvoir d’achat. Depuis quelques semaines, le franc guinéen a perdu 20 pour cent de sa valeur par rapport au dollar US. Cette situation a occasionné l’envolée des prix du sac de 50 kilos de riz local, qui est passé d’environ 210.000 FG (environ 36,2 dollars US) à 275.000 FG (47,4 dollars) actuellement. «L’avenir de la Guinée, du moins à court terme, dépendra des réponses qui seront apportées par rapport à cette crise actuelle : trouver une réponse politique sans faire l’impasse sur les crimes. Voilà toute la question», souligne Diallo, le juriste.

