MAPUTO, 11 sep (IPS) – Dans ce port animé, où de grandes grues au-dessus des cargos chargent et déchargent des marchandises dans un mouvement perpétuel, une étrange division du travail est remarquable.
Pendant que les équipages des navires sont presque entièrement des Asiatiques, avec quelques marins européens regardant en bas depuis les plates-formes, les dockers qui sont en bas sont tous des Africains. Un observateur se demande : “Où sont les marins africains?”.
“C'est une bonne question”, a déclaré Samito Oliviera, un transitaire à Maputo. “Le chômage est élevé et le travail itinérant est une seconde nature pour les Africains. Pourquoi ne vont-ils pas en mer, où le salaire est bon?”.
Dudley Visser, un cadre de la compagnie maritime norvégienne 'Höegh Autoliners', qui transporte des voitures vers l’Afrique australe via Maputo, a indiqué: “les Africains peuvent être des travailleurs attrayants pour les compagnies maritimes à cause des coûts du travail.
“Il y a quelques années, la plupart des marins étaient originaires des Philippines. Mais quand le coût du travail de Filipino a augmenté, la Chine est devenue le principal marché de la main-d’œuvre de marins. Les ouvriers africains seraient abordables s'ils étaient disponibles”.
Pieter Venter, directeur général du Terminal de véhicules de Grindrod à Maputo, où les voitures sont débarquées en route vers des clients de l’intérieur, a déclaré : “Tous mes ouvriers sont des Mozambicains. Je n'ai aucun problème à trouver des ouvriers”.
Pourquoi donc ces travailleurs demeurent-ils sur le quai, où les salaires sont plus bas que ceux des marins? Carlos, un opérateur de chariot à fourche, grand et robuste, s’arrêtant devant les rampes des navires pour décharger la cargaison, a répondu: “Je ne voudrais pas aller en mer. Je pourrais me noyer.
Un co-ouvrier rit: “Il ment! Avant qu’il n’arrive ici, il était un homme des rivières. Son travail consistait à nager à travers la rivière où il n'y a pas de pont, transportant les gens sur son dos”.
En effet, les Africains ont été des gens de l'eau, parcourant des zones côtières et navigant sur les fleuves et les lacs depuis des millénaires.
“C'est vrai, mais nous les Africains, nous ne sommes pas historiquement des gens de haute mer… Et en tant que peuple, nous gardons des souvenirs des ancêtres qui ont été emmenés contre leur gré dans des navires vers des terres à travers la mer, et ils ne sont jamais revenus”, a expliqué Carlos Manjate, un directeur des exploitations au port de Maputo.
Nombre de dockers ont dit qu'ils n’aimeraient pas vraiment “la vie solitaire du marin”.
“Je ne veux pas quitter ma femme pour tant de mois, parce qu'il n'y a pas de femmes en mer. Si vous travaillez dans les mines, vous vivez dans une auberge, mais il y a toujours des femmes là-bas, des femmes africaines”, a indiqué Dominique, un docker.
Visser, le cadre de la compagnie maritime norvégienne, a expliqué que la question de “camaraderie” est devenue universelle, puisque la nature de la navigation a changé.
“La poésie a cessé d'être un marin, et cela a eu des répercussions sur notre capacité à doter les navires de personnel. Dans les temps anciens, les navires accostaient dans le port, et les marins pouvaient profiter de quelques jours à sillonner un nouveau pays. Il y avait au moins une escale de huit heures pour une nuit dans la ville.
“Maintenant, à cause des itinéraires stricts, les navires sont dans et hors des ports pendant des nuits. Nos équipages passent six mois en mer”, a-t-il dit.
“Dans les temps anciens, les marins étaient des adolescents. Ils n'avaient pas d'enfants ou de responsabilités. Aujourd’hui, la navigation est une profession à vie qui est un travail qualifié. Certaines personnes ne veulent pas être séparées de leurs familles”, a déclaré Michelle Fitt, directrice de la 'S.A. Maritime School' (Ecole maritime d’Afrique du Sud), à Durban.
Son école, qui a des liens étroits avec l'industrie maritime, ne forme pas dans le domaine de la navigation en mer, mais plutôt dans le domaine des emplois sur terre pour l'industrie du transport maritime, et la gestion des ports. Environ 90 pour cent de ses étudiants sont des femmes, une indication sur les personnes qui dirigeront les compagnies maritimes d'Afrique et les bureaux des ports à l'avenir.
La difficulté à posséder des navires est une autre raison pour laquelle les marins africains sont rares, note Fitt. “Toutes les compagnies maritimes qui viennent en Afrique sont des entreprises étrangères. Si vous aviez une compagnie maritime africaine, il y aurait probablement des marins africains exploitant leurs navires”, a-t-elle indiqué.
D'autres responsables portuaires ont admis qu'une industrie maritime localisée serait nécessaire pour produire des marins africains.
“La Chine a un grand groupe en matière de main-d’œuvre pour les marins, et n'est pas obligée d’importer des Africains… Les Africains, qui vont à l'étranger pour acquérir des compétences, préfèrent habituellement se former dans les compétences de gestion et non dans les emplois de main-d’œuvre. Ils font l'effort de revenir en tant que docteurs, pas des marins”, a affirmé Oliveira.
En outre, le degré des connaissances et des compétences acquises pour le métier de marin élèverait un travailleur africain à un niveau qui ferait de lui un employé précieux sur terre, étant donné la pénurie de longue date des aptitudes chez des indigènes en Afrique.
“Les hommes et les femmes, qui se consacrent à ce degré de formation, obtiennent habituellement des emplois au pays, et n'auraient pas besoin de s'engager dans ce qu'ils considèrent comme un métier bizarre dans un environnement inhabituel”, a expliqué Fitt.
Mais une fois le travail de navigation est exercé par davantage de marins africains, le travail peut sembler moins “inhabituel” et plus attrayant pour d’autres.
“Tout ce qu'il faut, ce sont quelques marins africains pour montrer la voie, gagner une bonne vie, et montrer la façon dont cela est fait”, a dit Oliveira.
Une stimulation serait des programmes de discrimination positive adoptés par les pays côtiers d'Afrique.
“Il existe beaucoup de ports africains. Tout ce qui entre et sort de l'Afrique passe par les ports. Cette industrie est énorme. Cela semble une idée logique pour les pays d’adopter une législation sur la discrimination positive, exigeant des compagnies maritimes qui accostent régulièrement dans leurs ports, d'employer certains marins africains”, a ajouté Oliveira.

