DROITS-ZIMBABWE: Une vieille question revient: Quelle paix sans justice?

BULAWAYO, 30 juil (IPS) – Le 24 juillet était la première des trois journées dédiées à la guérison nationale au Zimbabwe. Pour l’homme chargé de diriger la réconciliation au Zimbabwe après la récente lutte sanglante pour le pouvoir, il s’agit d’une marche sur un chemin bien connu.

John Nkomo, à la voix très douce, est l’une des trois figures de l’Organe sur la guérison, la réconciliation et l’intégration nationales, une institution créée en avril par le président Robert Mugabe dans le cadre de l’Accord politique global (GPA) du Zimbabwe pour “mettre en place un mécanisme pour bien conseiller les mesures qui pourraient être nécessaires et praticables afin de parvenir à la guérison, la cohésion et l’unité nationales dans le respect des victimes du conflit pré- et post-indépendance”. Le 24 juillet, le gouvernement d’union a présidé une cérémonie nationale qui a consacré le Zimbabwe à la paix et engagé tous les trois partis à renoncer à toutes formes de violence comme faisant partie des trois jours accordés au Zimbabwéens afin de prier pour et réfléchir sur la paix et la réconciliation. “Ces journées seront des jours de prières dans lesquelles nous consacrerons notre pays à Dieu et rechercherons son orientation puisque nous créons un nouveau Zimbabwe où nous vivrons ensemble, tolérants les uns envers les autres”, a déclaré Nkomo à IPS dans un entretien téléphonique. Cette cérémonie de consécration est simplement le premier pas dans ce qui doit être un long processus. Nkomo a indiqué que l’organe démarrera bientôt une consultation nationale en vue de recueillir les points de vue sur la façon dont cette guérison nationale devrait être faite. “Les consultations nationales nous guideront dans notre travail pour parvenir à la cause première des violences”, a souligné Nkomo à IPS. “Car nous avons besoin d’avoir la tête froide pour entreprendre la tâche de réconciliation et nous ne croyons pas en la vengeance. Si c’est œil pour œil, le Zimbabwe n’aura pas d’yeux pour le guider”. Nkomo, 74 ans, a vécu à travers plusieurs séries de luttes politiques violentes, de la guerre d’indépendance à la Rhodésie des années 1960 et 1970, la répression brutale dans le Matabeleland au milieu des années 1980, les violences qui ont suivi les saisies des terres qui ont commencé en 2000, ainsi que la peur et la brutalité récentes des élections de 2008. En tant que président, Nkomo travaillera à côté de Gibson Sibanda – un ancien syndicaliste et membre fondateur du Mouvement pour le changement démocratique (MDC) représentant actuellement la faction d’Arthur Mutambara – et l’activiste des droits humains, Sekai Holland, un autre membre fondateur du MDC présentement avec la faction de Morgan Tsvangirai.

“Nous sommes conscients qu’il existe beaucoup de souffrance et de douleur, mais nous disons: 'trouvons un moyen de guérir cette souffrance et réconcilier nos différences'. Nous sommes en train de mettre ensemble un système qui permettra à nos citoyens de partager des idées et mettre en œuvre un mécanisme acceptable pour guérir les plaies dans notre nation”.

Ce n’est pas la première fois que Nkomo a été prié de jouer le rôle de pacificateur. Il était le médiateur entre le gouvernement et une commission mise en place pour aider les victimes des massacres de Gukurahundi au début des années 1980. Gukurahundi – un terme en Shona (une langue du pays) désignant les premières pluies qui nettoient la paille – est devenu le nom de la cinquième Brigade formée en Corée du Nord déployée dans les provinces du Matabeleland et du Midlands au début des années 1980 pour mettre fin au conflit armé avec les restes de l’Union des peuples africains du Zimbabwe (ZAPU), l’autre parti qui a lutté pour l’indépendance du Zimbabwe. Des milliers de personnes sont mortes dans ce combat. Nkomo est l’une des quatre grandes ailes qui ont composé le présidium de l’Union nationale africaine du Zimabawe – Front patriotique (ZANU-PF), le plus grand organe de prise de décisions dans le parti. Les autres sont le président Mugabe et les vice-présidents Joseph Msika et Joyce Mujuru. On dit qu’il est pondéré et ferme, et jouit d’un poids et du respect politiques.

Ceux qui sont proches de Nkomo disent qu’il croit à la consultation quand il n’est pas impliqué, quand il est un joueur d’équipe et un proche confident du président Mugabe. Enseignant de formation, Nkomo était impliqué dans la lutte de libération et a porté plusieurs chapeaux ministériels dans le gouvernement depuis l’indépendance. Il a servi comme président du Parlement en 2005, mais ne s’est pas présenté pour les élections en 2008. Il a été nommé au Sénat par le président Mugabe. Mais, avec des partisans de la ZANU-PF accusés de la majeure partie des violences dans la course pour et après les élections de 2008, certains critiques ont mis en cause l’aptitude de l’un des plus hauts membres du même parti pour diriger la réconciliation entre les auteurs et les victimes. Nkomo a affirmé qu’il s’attendait qu’il y ait des gens pour mettre en cause son leadership sur cette question, mais il est déterminé à utiliser ses connaissances pour donner une chance à la réconciliation. L’ancien homme fort de la ZANU-PF et ministre de la Défense, Enos Nkala, est l’un de ceux qui ne sont pas convaincus. “Que guérissent-ils et qui guérissent-ils?”, a demandé Nkala. “Pour moi, il s’agit de l’emploi. Ils ont des travaux à faire. “Vont-ils restaurer les cases qui ont été brûlées? Comment aborderont-ils les victimes des violences qui sont en vie aujourd’hui, qui sont spirituellement, émotionnellement et physiquement blessées? Nous devrions commencer par demander une commission vérité”.

Les suggestions de l’organisation de la société civile sont que le gouvernement devrait avoir commencé par consulter largement sur celui qui devrait conduire le processus de réconciliation.

Des ONG et autres acteurs affirment par ailleurs qu’une commission vérité devrait être considérée comme un premier pas vers la réconciliation et, en fin de compte, la guérison. Les auteurs et les victimes doivent parler de ce qui s’est passé et trouver ensuite un terrain pour le pardon. Nkomo rejette les appels selon lesquels l’équipe désignée n’est pas appropriée pour la tâche, indiquant: “Nous sommes le vrai peuple parce que nous étions les victimes de l’installation coloniale, certaines de ces personnes qui lèvent le doigt ne sont pas des victimes, mais veulent parler pour les victimes. En tant que politiciens, nous savons ce que c’est que la violence puisque nous nous sommes combattus et nous le comprenons”. Alors que le gouvernement a confié à l’organe de proposer des mécanismes pour la réconciliation, et recommande des actions qui guériront les citoyens du passé violent du Zimbabwe, il y a un sentiment fort dans le pays selon lequel la réconciliation n’est pas possible sans justice. Nkomo déclare que l’organe ouvrira la porte à plusieurs suggestions, y compris celle de la commission vérité tant que le processus est à 100 pour cent géré par des Zimbabwéens.

Les organisations de la société civile, qui se sont réunies sous les auspices du Mécanisme de suivi de la société civile, ont des inquiétudes par rapport à l’initiative de réconciliation nationale. Elles estiment que la cérémonie nationale de consécration est un stratagème du gouvernement pour dissimuler les graves violations des droits humains en cours.

“Nous demeurons profondément préoccupés par le refus du gouvernement de consulter la société civique et le peuple en général sur l’initiative de guérison nationale proposée, notamment la Cérémonie de consécration… du 24 juillet 2009”, a indiqué l’organisation de la société civile dans une déclaration.

“Nous remarquons que ce processus ne peut pas être sincère dans le contexte sociopolitique actuel jusqu’à ce que et à moins qu’il existe un arrêt immédiat des violences, des poursuites sélectives et ciblées actuelles, politiquement motivées et soutenues par l’Etat”.