ENVIRONNEMENT-NIGERIA: Jouer avec le feu

DURBAN, 21 juil (IPS) – La date de cessation des torchères au Nigeria a été une fois encore repoussée – cette fois à 2011. Cette décision fait suite à 25 années de tergiversations politiques du gouvernement fédéral et de comportement illégal de la part des principales compagnies pétrolières engagées dans le gaz associé (AG) inflammable, le sous-produit de la production de pétrole dans le Delta du Niger.

Le Nigeria est célèbre pour ses marques de bruts à faible teneur de soufre telles que 'Bonny Light'; le pétrole du delta constitue la source de 80 pour cent du budget fédéral et 95 pour cent des recettes d’exportation. En 2008, ce huitième pays plus grand exportateur de pétrole au monde, produisait en moyenne 2,1 millions de barils de pétrole par jour. Quarante-quatre pour cent de cette production ont été exportés vers les Etats-Unis; d’autres importateurs comprennent l’Europe (25 pour cent de la production du Nigeria), l’Inde (11 pour cent), le Brésil (7 pour cent), et l’Afrique du Sud (4 pour cent). En dehors de sa situation en tant qu’un baril de pétrole apparemment inépuisable, le Nigeria dispose également de la septième réserve plus grande de gaz naturel dans le monde, possédant des réserves prouvées de 184 trillions de pieds cubes, et des estimations suggèrent que le pays pourrait posséder jusqu’à 600 trillions de pieds cubes.

Le pétrole a généré des milliards de dollars de bénéfices, faisant du Nigeria l’une des principales économies d’Afrique, mais il y a eu peu de bénéfices pour les 30 millions d’habitants qui vivent dans le Delta du Niger riche en pétrole.

Ils manquent d’infrastructures de base comme les écoles, les centres de santé et l’eau potable, ainsi que bon nombre des emplois mieux rémunérés dans l’industrie qui sont détenus par des étrangers ou des Nigérians venus d’ailleurs dans le pays. Des demandes faites au nom des plus de 40 groupes ethniques politiquement marginalisés dans le Delta pour un partage plus équitable des richesses pétrolières ont provoqué une réaction violente de la part de l’Etat, la plus célèbre étant la répression brutale du Mouvement non-violent pour la survie des peuples ogoni, dont le leader Ken Saro-Wiwa, a été pendu par le gouvernement nigérian en 1995. La résistance au gouvernement s’est poursuivie, maintenant dirigée par des groupes armés comme le Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger, qui a mené le 12 juillet une attaque sur une installation pétrolière à Lagos, la capitale économique du Nigeria, la première à se produire en dehors de la région de production de pétrole. Le géant éclopé de l’Afrique Malgré son rang en tant que l’un des poumons économiques d’Afrique, la capacité électrique du pays s’élève à 3.000 mégawatts (MW), produisant en moyenne seulement 1.000 MW. Le manque d’électricité a sapé l’économie locale, forçant les entreprises locales à recourir aux générateurs diesel coûteux, et les populations rurales à la bougie et aux lampes à pétrole pour la lumière, ainsi qu’aux bois de chauffage ou au charbon pour la cuisine. Paradoxalement, le pays continue de brûler entre 40 et 60 pour cent de gaz associé : 23 milliards de mètres cubes chaque année, économiquement évalué à 2,5 milliards de dollars par an. C’est une pratique qui a commencé il y a un demi-siècle avec la découverte de pétrole au Nigeria, et celui qui a brûlé plus de 70 milliards de dollars d’AG depuis 1970. Après la Russie, le Nigeria est le premier coupable au monde, torchant 13 pour cent d’un total de 168 milliards de mètres cubes chaque année à partir de plus de 100 sites de flammes.

Le torchage pompe plus de 400 millions de tonnes de carbone dans l'atmosphère chaque année, parmi d'autres gaz à effet de serre comme le méthane.

Les sites de flammes verticales et horizontales émettant plus de 250 toxines dans l’air sont souvent situés à proximité ou au sein des communautés, qui sont soumises à la chaleur, au bruit, à la pollution et à la lumière constamment éblouissante des flammes – qui désoriente. “De nombreuses directives administratives et des lois promulguées par le gouvernement fédéral du Nigeria pour mettre fin au brûlage de gaz dans la région du Delta du Niger n’ont jamais été mises en vigueur”, a déclaré Nnimmo Bassey, un défenseur des droits environnementaux et humains à l’organisation non gouvernementale 'Environmental Rights Action' (ERA). L’ERA est le groupe nigérian affilié au groupe international de la campagne pour la protection de l’environnement 'Friends of the Earth International' (Amis de la terre – international). “Le brûlage de gaz entraîne des pluies acides qui acidifient les lacs et les ruisseaux, et endommagent les cultures et la végétation. Elles réduisent les rendements agricoles et nuisent à la santé humaine, aux vies et aux moyens d’existences; augmentent le risque de maladies respiratoires, l’asthme et le cancer, et causent souvent une bronchite chronique, une réduction de la fonction pulmonaire, la cécité, l’impuissance, des fausses couches et des décès prématurés”, a-t-il indiqué. Régulation de l’environnement Le brûlage de routine a été premièrement abrogé en 1984, conformément à l’article trois de la Loi sur la réinjection du gaz associé du Nigeria (1979). Aux termes de cet article, le torchage est autorisé seulement si les compagnies ont des attestations ministérielles spécifiques aux terrains; cette Loi indique par ailleurs que les AG doivent être réinjectés ou utilisés. Mais la peine – sous forme d’amendes et de postes objectifs opportunément modifiés – ne correspond pas encore à l’infraction. Selon un rapport de 2004 de la Banque mondiale, des multinationales ont payé “un total allant de 150.000 à 370.000 dollars d’amendes par an”. Ce serait parce que 95 pour cent de l’industrie pétrolière est contrôlé par des entreprises communes entre la Société nationale du pétrole du Nigeria et les “cinq grands”, Shell, Mobile, Chevron, Agip et Elf. Par conséquent, les amendes sont réparties 60-40 entre les multinationales de pétrole et la société pétrolière du gouvernement, rendant les pénalités élevées gênantes pour l’élite politique notoirement corrompue du Nigeria. Une habitude trop difficile à rompre En 2007, Shell (SPDC), le plus grand producteur de pétrole du Nigeria, a révélé que 64 pour cent des gaz associés étaient brûlés, alors que seulement 22 pour cent étaient vendus à l’usine de Gaz naturel liquéfié du Nigeria. Shell déclare: “En 2000, nous avons fixé un objectif pour éliminer le torchage continu dans nos opérations au Nigeria d’ici à la fin de 2008. Depuis 2000, nous avons investi environ trois milliards de dollars dans ces projets de collecte de gaz”. Toutefois, selon un article de 2004 dans le 'New York Times', “Une étude de haut niveau (de Shell) en décembre a constaté que beaucoup de projets sur le terrain du pétrole n’ont pas inclus des plans pour collecter le gaz naturel.

L’entreprise a en outre reconnu dans un document sur son site Internet que la baisse du torchage de gaz était aussi due à “l’impact des récentes pertes de production à cause des problèmes de sécurité”. Scott Walker de Chevron a déclaré à IPS: “Chevron demeure engagée pour l’objectif du gouvernement nigérian d’éliminer le torchage de routine. Nous avons un programme visant à réduire le torchage de routine qui comprend trois grands projets capitaux qui sont actuellement en cours. “Toutefois”, a-t-il ajouté, “il y a beaucoup de défis complexes à relever avant que le Nigeria ne puisse atteindre son objectif de réduction du torchage de routine”. S’exprimant au nom de l’industrie pétrolière au cours de l’audition publique sur le torchage en 2007, Charles Adeniyi, un responsable de Chevron, a souligné que mettre fin au torchage en 2008 était impraticable puisqu’il “diffèrerait les recettes de 480 millions de barils de pétrole entre 2009 et 2012”. Des compagnies affirment qu’en ce moment, il n’existe pas de marché pour le gaz liquéfié. Un projet destiné à réduire le torchage en liquéfiant le gaz associé et en l’expédiant ailleurs dans la région pour la production de l’électricité, constitue le Gazoduc ouest-africain soutenu par la Banque mondiale, achevé en 2008. Mais l’impact de ce projet sur le brûlage de gaz a été plus tard révélé par le Groupe d’inspection de la Banque mondiale comme “modeste”, avec des pipelines essentiellement utilisés pour transporter des non-AG bon marché à des clients industriels au Ghana, au Togo et au Bénin.

Selon Muna Lakhani de l’Institut pour zéro déchets en Afrique, le torchage et le gaspillage d’une source d’énergie constituent un crime. “Cette pratique provient essentiellement de l’indifférence des compagnies transnationales comme Shell. L’absence de normes internationales minimales fait que ces pratiques restent inchangées. “Indépendamment du fait que les combustibles fossiles devraient être laissés dans le sol, des ressources actuellement extraites doivent être utilisées au profit de ceux qui n’ont pas encore bénéficié de telles ressources”, a-t-il indiqué. Les solutions : des sanctions sur les multinationales qui refusent de se conformer au “zéro torchères”, une représentation politique des communautés du Delta avec des procédures aux acteurs multiples, une compensation financière pour la dégradation de l’environnement, une divulgation et un suivi transparent des recettes, ont peu de chances d’être sérieusement envisagées par l’élite politique, étant donné le niveau prédominant de la corruption. “La position du gouvernement actuel est que les torchères de gaz prendront fin en 2011. Les compagnies insistent que le délai devrait être 2013”, a affirmé Bassey. “Il n’existe aucun sérieux de chaque côté”.