PARIS, 17 fév (IPS) – La possibilité que le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, aurait abusé de sa position publique en France pour accroître son entreprise privée rentable avec de grands dictateurs africains, vient à un moment où les autorités locales traitent de nombreuses affaires de corruption.
Les accusations contre Kouchner sont résumées dans un nouveau livre “Le Monde selon K.” par le journaliste d’investigation, Pierre Péan.
Dans ce livre, Péan prétend que Kouchner, co-propriétaire de ‘IMEDIA and African Steps’, a obtenu de bons contrats auprès des gouvernements du Gabon et de la République du Congo (Brazzaville) au moment où il était le directeur exécutif d’une agence de coopération en santé publique à Paris. ‘IMEDIA and African Steps’ sont deux sociétés de conseils politiques.
Les gouvernements du Gabon et de la République du Congo – deux pays riches en pétrole – sont tristement célèbres comme deux dictatures particulièrement corrompues. Omar Bongo dirige le Gabon depuis 1968 et Denis Sassou Nguesso est au pouvoir à Brazzaville depuis 1997 lorsque ses troupes, soutenues par l’Angola, ont gagné une guerre civile contre le président de l’époque Pascal Lissouba. Bongo et Sassou Nguesso ont des liens familiaux : Bongo est marié à Edith Lucie Sassou-Nguesso, la fille de Denis. Selon les accusations de Péan, sur la base des documents officiels des deux gouvernements africains, les deux sociétés recevaient des gouvernements du Gabon et du Congo Brazzaville 4,6 millions d’euros, pour des conseils à leurs ministères de la Santé respectifs. Bien que les activités de Kouchner comme conseiller ne soient pas illégales, plusieurs circonstances rendent problématiques les relations avec Bongo et Sassou Nguesso. D’une part, Kouchner était au moment de ces relations le président de ‘Esther’, une agence française de coopération en santé qui s’engage essentiellement auprès des pays africains. D’autre part, les derniers paiements du gouvernement gabonais à IMEDIA sont arrivés lorsque Kouchner était déjà ministre des Affaires étrangères. Dans une lettre datée du 2 août 2007, Eric Danon, directeur exécutif de IMEDIA et proche de Kouchner, a demandé avec insistance au gouvernement de Bongo de payer les factures qui restaient impayées depuis 2006. Finalement, en janvier et mars 2008, le gouvernement gabonais a payé les factures. IPS possède des copies de la lettre de Danon, ainsi que des transferts du ministère des Finances du Gabon à IMEDIA. Comme ministre des Affaires étrangères, Kouchner a nommé Danon et son autre partenaire dans les affaires, Jacques Baudouin, à des postes importants au ministère.
Puis finalement, les relations contredisent l’image que Kouchner a toujours transmise de lui-même. “Ce que je trouve lourd de reproches, c’est que Kouchner a cultivé une image d’un cavalier immaculé dont le comportement est fermement enraciné sur l’éthique”, a déclaré Péan à IPS. “Mais cette image n’est pas digne de ses relations d’affaire”. Kouchner, qui avait été un ancien membre du Parti socialiste depuis les années 1980 jusqu’à ce qu’il l’ait quitté pour devenir ministre sous un président de l’aile droite, Nicolas Sarkozy, a rejeté tous les torts. “Les accusations de Péan contre moi sont abominables et grotesques”, a-t-il affirmé lors d’un débat parlementaire, le 4 février. Kouchner a dit qu’il était fier d’avoir aidé les deux gouvernements africains à améliorer leurs systèmes de santé publique et il a annoncé qu’il était en train d’intenter un procès en diffamation contre Péan. Selon un rapport de l’agence de la police contre les crimes organisés et financiers (OCRGDF) basée à Paris, Bongo et Sassou Nguesso, ensemble avec le président de l’Angola, José Eduardo Dos Santos, et celui de la Guinée Equatoriale, Teodoro Obiang, possèdent des fortunes considérables sous forme de biens immobiliers et d’automobiles de luxe en France.
Ce rapport de l’OCRGDF, constitué de 24 dossiers et de milliers de pages, a été ouvert à la fin de 2007 après que trois associations humanitaires françaises ont déposé une plainte contre les quatre dictateurs et le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, pour “détournement de fonds publics”. Dans le rapport, la police française conclut que les dirigeants africains ont amassé une fortune en biens immobiliers dans “les quartiers (à et dans les environs de Paris) d’une valeur commerciale la plus élevée”, et présente une liste non-exhaustive des propriétés. Tous les dirigeants africains objets d’une enquête sont également des propriétaires de grandes flottes de voitures de sport de luxe et de limousines et détiennent de nombreux comptes bancaires. Cette liste comprend un luxueux château près des Champs Elysées, le quartier le plus cher à Paris, acheté le 15 juin 2007 à environ 19 millions d’euros (quelque 25 millions de dollars), par les deux enfants d’Omar Bongo, Omar Denis et Yacine Queenie, qui avaient 13 et 16 ans à l’époque. Bongo seul possède 33 biens immobiliers de luxe à Paris et dans le sud de la France. De même, Sassou Nguesso et ses parents sont propriétaires d’au moins cinq somptueux châteaux à Paris et ses environs, pour une valeur marchande d’au moins 10 millions d’euros.
Les dictateurs africains possèdent également une large flottille d’automobiles de sport chères et de limousines, y compris des Ferraris, Bugattis, Aston Martins et Mercedes Benz. Selon le rapport de l’OCRGDF, Teodoro Nguema Obiang, de Guinée Equatoriale, possède 15 voitures de sport de luxe et des limousines, valant 5,7 millions d’euros. Malgré les preuves suggérant une inconvenance, les autorités françaises ont mis fin à l’enquête sans d’autres conséquences. Mais elle devait s’ouvrir à nouveau en décembre dernier, lorsque l’organisation de lutte contre la corruption, Transparency International, a présenté une nouvelle plainte contre les cinq chefs de gouvernement africains. Et pourtant, quelques observateurs croient que ces plaintes ne conduiront jamais à des jugements ou à des sanctions contre les dirigeants africains. Comme l’a indiqué récemment le quotidien ‘Le Monde’, “trois des cinq gouvernements concernés bénéficient d’un soutien inébranlable du président français, Nicolas Sarkozy”. Une autre preuve de ce soutien : Jean-Marie Bockel, ancien vice-ministre français de la Coopération internationale, qui en janvier 2008 avait osé parler publiquement du “gaspillage des ressources de l’Afrique” par des chefs d’Etat africains, a été peu après révoqué de son poste.
Dans son livre, Péan déclare que Bongo et Sassou Nguesso se sont plaints à Kouchner de ces remarques “désobligeantes”. Maintenant, Bockel est vice-ministre en charge des vétérans de guerre français au ministère de la Défense.

