COTONOU, 16 fév (IPS) – Près de 75 pour cent des produits pétroliers consommés au Bénin proviennent du secteur informel, alors que c’est un commerce dangereux tant pour les personnes que pour leurs biens, selon la direction de la promotion du commerce intérieur au ministère du Commerce.
En janvier, un accident entre tricycles transportant de l’essence frelatée, survenu en pleine circulation à Cotonou, a provoqué un incendie qui a fait quatre morts, plusieurs blessés graves et des dégâts matériels importants. Des drames de ce type sont fréquents dans ce pays pauvre d’Afrique de l’ouest, voisin du Nigeria, un gros producteur de pétrole, à partir duquel s’organise le trafic frauduleux des hydrocarbures. Après plusieurs tentatives précédentes infructueuses, le gouvernement béninois, sans doute poussé par ce dernier drame, a pris de nouvelles mesures le mois dernier pour lutter contre les trafiquants du carburant informel. Mais les stations-service légales sont loin de répondre à la demande des consommateurs, leur nombre étant encore très limité dans le pays. De leur côté, les contrebandiers ont du mal à changer d’activité. Le secteur formel représente 25 à 30 pour cent de la quantité de carburant consommé au Bénin contre 70 à 75 pour cent pour l’informel, a indiqué à IPS, Claude Allagbé, directeur de la promotion du commerce intérieur.
Pour renverser la tendance, le gouvernement a baissé, en janvier dernier, le prix des produits pétroliers, avec le litre d’essence passant de 485 à 350 francs CFA (de 0,97 à 0,70 dollar environ). Résultat : on constate une grande affluence d’usagers dans les stations-service qui étaient restées jusque-là désertes à cause de la concurrence du secteur informel dont les prix étaient plus bas. ‘’Ils baissent les prix du carburant alors qu’il n’ont pas les moyens d’approvisionner toutes les stations-service’’, déplore Carole Ago au volant d’une voiture dans une longue file à Cotonou, la capitale économique béninoise. Cette affluence s’explique notamment par le fait que l’essence de la contrebande vendue sur les étalages au bord des voies, devenait rare et chère. Elle coûte à certains endroits 450 FCFA (environ 0,9 dollar).
Mais quelques jours après la décision du gouvernement, les prix ont été revus à la baisse dans le secteur informel passant à 325 FCFA (environ 0,65 dollar) à Cotonou pour le litre d’essence, et même jusqu’à 255 FCFA (0,51 dollar) à Porto-Novo, la capitale administrative du Bénin, dans le sud-est, plus proche de la frontière du Nigeria.
Ne payant pas de charges fiscales et bénéficiant d’un réseau d’approvisionnement organisé au Nigeria, les acteurs du secteur informel des produits pétroliers n’ont pas de contrainte à fixer les prix à leur guise. L’une des mesures mises en œuvre par le gouvernement pour fragiliser le secteur informel est l’installation des mini-stations trottoir. Quelques dizaines sont fonctionnelles dans le pays, notamment à Cotonou. Leurs effets n’ont pas tardé à se faire sentir. ‘’Notre clientèle se réduit de jour en jour alors qu’avant l’implantation des mini-stations, nous vendons en une seule journée plus de 10 bidons de 50 litres’’, se plaint un vendeur d’essence frelatée installé non loin d’une mini-station à Ste Cécile, un quartier de Cotonou. ‘’Depuis l’implantation de ces mini-stations dans la ville, nous ne vendons plus assez. Mêmes les «zémidjan» (taxis-motos), qui étaient nos meilleurs clients, préfèrent s’approvisionner à côté’’, ajoute-t-il devant des dizaines de bidons de 50 litres d’essence frelatée appelée communément ‘’kpayo’’ (signifie de mauvaise qualité en langue locale fon). Certains trafiquants d’essence souhaiteraient avoir une mini-station pour sortir de l’informel, mais ils n’ont pas les moyens requis. ‘’Avec 10 millions FCFA (environ 20.000 dollars), vous devenez propriétaire d’une mini-station’’, a indiqué Dieudonné Lokossou, secrétaire général du syndicat des travailleurs de la Société nationale de commercialisation des produits pétroliers (SONACOP).
Mais ‘’cela ne suffit pas car la survie dépend du chiffre d’affaires que vous aurez réalisé’’. Toutefois, Adrien Sossa, un gérant de mini-station ne cache pas son amertume : ‘’Comment voulez-vous qu’on arrive à faire des bénéfices? Nous gagnons à peine 10 FCFA (0,02 dollar) sur le litre alors que le vendeur d’essence frelaté gagne au moins 25 FCFA (0,05) par litre! Or, nous avons des charges énormes’’. Pour la reconversion, certains acteurs de ce secteur informel sont prêts à changer d’activité. Vendant depuis une quinzaine d’années de l’essence frelatée au quartier Cadjèhoun de Cotonou, Anatole Philibert Gangbé a confié à IPS qu’il avait fait depuis l’option d’une reconversion professionnelle. ‘’C’est la catastrophe, nous ne vendons plus rien et nous risquons de mourir de faim’’, a-t-il déclaré. Selon Elias Tessirimi, porte-parole du collectif des importateurs et distributeurs des hydrocarbures frelatés, plus rien ne va. ‘’Il n’y a plus ce vendeur d’essence «kpayo» qui pourrait encore bomber le torse et faire croire qu’il continue de tirer grand profit de ce commerce’’, a-t-il avoué à IPS, ajoutant : ‘’Le comble, c’est l’installation des mini-stations, ce qui fait que même nos clients les plus fidèles nous abandonnent‘’. Concernant la lutte déclenchée par le gouvernement contre ce commerce informel, Tessirimi se montre sceptique : ‘’Comment voulez-vous que plus de deux millions de personnes qui vivent (directement ou indirectement) de cette activité s’en sortent subitement s’ils ne l’exercent plus?’’, a-t-il demandé, expliquant que c’est le chômage qui pousse beaucoup de jeunes dans ce métier dangereux. Selon lui, ‘’même la pression que le gouvernement fait en ce moment sur nous en nous forçant d’abandonner ce commerce, ne saurait aboutir aussi facilement’’.
Même les rencontres entre le président béninois, Boni Yayi, et les acteurs de la filière, n’ont pas toujours comblé leurs attentes. ‘’A l’occasion d’une rencontre que nous avons eue avec le chef de l’Etat, il a été question de la reconversion dans d’autres activités plus décentes des vendeurs et distributeurs de l’essence «kpayo». Mais où en est-on aujourd’hui?’’, demande Tessirimi. ‘’Nous, en tant qu’anciens dans ce métier, nous sommes prêts à prendre à bras le corps une autre activité plus porteuse et qui comporte moins de risque. Mais ceci ne saurait se faire aussi facilement sans l’aide de l’Etat’’, a-t-il dit. Au cours d’une récente réunion avec le ministère de la Micro-Finance en 2008, a affirmé Tessirimi, il a été envisagé que les vendeurs de l’essence «kpayo» démunis puissent aussi bénéficier des micro-crédits octroyés par le gouvernement aux populations les plus pauvres. ‘’Jusqu’à présent, nous ne savons pas à quel saint nous vouer. Nous sommes les premiers à connaître les gros risques que nous courons en exerçant cette activité. Nous sommes prêts à faire autre chose, tout de suite même, s’il le faut. Mais en attendant, il faut bien qu’on vive’’, a-t-il ajouté, toujours sceptique.

