MTHATHA, Afrique du Sud, 3 jan (IPS) – Sonwabo Qathula porte son tablier et commence par éplucher une pile de noisettes de beurre, alors qu’une marmite de riz cuit sur le four à côté de lui. L’homme de 50 ans est en train de préparer le déjeuner pour des enfants pauvres et orphelins qui fréquentent une école rurale au Cap oriental.
Lorsque le repas est prêt, il sert la nourriture aux garçons et aux filles. Plus tard, il ramasse les plats vides et lave la vaisselle. Un homme à la cuisine suscite un regard étrange dans la plupart des milieux, urbains ou ruraux, en Afrique du Sud et est souvent accompagné par des commentaires narquois, des rires moqueurs ou par un hochement de tête en signe de désapprobation — de la part des hommes ainsi que des femmes. Le patriarcat demeure la norme sociale largement acceptée et les rôles de genre sont clairement divisés en fonction de comment les hommes sont supposés agir et comment les femmes doivent se comporter. Cependant, dans une zone rurale au Cap oriental, tout ceci a commencé par changer.
Un groupe de sept hommes travaille comme des pourvoyeurs de soins de ménage avec le groupe de soutien au VIH/SIDA Siyakhanyisa à Qumbu, à 60 kilomètres de Mthatha, pour apporter une contribution positive au bien-être de leur communauté. Initialement tournés en ridicules pour être en train de faire un travail traditionnellement réservé aux femmes, ils sont devenus rapidement des modèles de rôle et ont gagné du respect pour leur courage de faire les choses autrement et de prendre la responsabilité des activités dans leurs villages. Les hommes ont décidé de s’impliquer activement à aider les autres après qu’ils ont appris, au cours des ateliers organisés par l’ONG Justice de genre Sonke au début de l’année dernière, sur les stéréotypes de genre, les conceptions du statut de l’homme et de la paternité. Actuellement, ils prennent soin des personnes vivant avec le VIH, lavent des personnes alitées, donnent des conseils et éduquent sur la prévention et la transmission du VIH, facilitent l’accès au traitement anti-rétroviral, orientent des patients vers les services sociaux et assistent des malades à écrire leur testament.
Ils encouragent également les membres de la communauté à faire le test du VIH, distribuent des préservatifs et aident des enfants écoliers défavorisés dans leurs travaux de maison et leur préparent à manger.
“Dans la plupart des endroits en Afrique du Sud, les stéréotypes de genre sont présents et pratiqués”, a déclaré Patrick Godana, directeur de projet Sonke du Cap oriental. “Les rôles des hommes et des femmes sont divisés dans la société, et par conséquent, les hommes sont souvent exclus des initiatives communautaires, notamment l’entretien et l’éducation des enfants”.
En Afrique du Sud, des études montrent que les femmes continuent de faire dix fois les travaux d’entretien que les hommes, a ajouté Dean Peacock, co-directeur de Sonke, mais il est convaincu que ce déséquilibre est en train d’être progressivement tourné vers une approche plus équitable pour l’entretien et l’éducation. “Il y a peu d’hommes qui sont devenus des modèles de rôle et pratiquent l’égalité de genre. Pas beaucoup, mais ils sont là”, a-t-il dit.
Maintenant, presque le tiers du personnel de Siyakhanyisa, qui était une organisation exclusivement dirigée par des femmes, est masculin. “Depuis que les hommes s’impliquent dans l’entretien du ménage, nous avons vu beaucoup de bienfaits et un grand changement de la dynamique sociale dans notre communauté”, a souligné Siphokazi Makaula, coordonnatrice du projet Siyakhanyiasa. Elle a déclaré que le nombre de personnes venant pour des conseils et le test volontaires (CTV) du VIH a augmenté et les enfants, en particulier les orphelins, étaient bien entretenus : “Ces hommes constituent un grand exemple pour d’autres hommes”. Des hommes prenant soins des autres est un phénomène relativement nouveau en Afrique du Sud et ailleurs sur le continent. “Dans la société africaine, ce n’est pas culturellement correct d’impliquer les hommes dans les activités de soins. Les hommes sont vus comme des pourvoyeurs financiers, alors que les femmes sont supposées être les nourricières de la communauté”, a expliqué Godana. “Les hommes ne prennent même pas soin de leur propre santé. Aller à la clinique est considéré comme un signe de faiblesse, ‘ne pas être suffisamment un homme’”. C’est pourquoi il est “très étrange” de voir des hommes travailler comme des pourvoyeurs de soins, a affirmé Godana, “mais l’histoire des hommes de Qumbu montre que les hommes peuvent changer. C’est un progrès”.
Les hommes, qui auparavant étaient au chômage et contribuaient peu aux activités de leurs familles et leurs communautés, sont devenus maintenant des dirigeants de communauté. “Au début, les gens étaient sceptiques par rapport aux hommes s’impliquant dans des activités d’entretien, mais lorsqu’ils ont vu l’impact positif que leur implication avait sur la communauté, ils ont rapidement changé leurs attitudes”, a-t-il ajouté. Le premier homme à suivre une formation sur le genre de Sonke, à adhérer au groupe de soutien Siyakhanyisa et à devenir un pourvoyeur de soins était Qathula. Il y a quelques années, cet homme a perdu sa femme du fait des maladies liées au VIH, il est par la suite tombé brièvement malade et s’est rendu compte, comme sa femme, qu’il était séropositif après avoir fait le test du virus. Il a décidé de chercher de l’aide, est devenu un membre du groupe de soutien, et peu après, a trouvé une opportunité d’être non seulement aidé, mais d’aider les autres également. Aujourd’hui, Qathula dévoile publiquement son statut de séropositif et éduque les autres sur le virus, sur l’importance de faire son test et de mener une vie positive. Au cours des deux dernières années, il était le seul homme à travailler avec Siyakhanyisa, jusqu’à ce que, par un exemple positif, il ait réussi à convaincre six autres de rejoindre l’organisation à la mi-2008. Qathula déclare qu’au début, il a l’objet des remarques désobligeantes d’autres hommes dans sa communauté qui doutaient de son statut d’homme parce qu’il faisait “des travaux de femmes”. “Ce n’était pas facile d’accepter de tels commentaires, mais je ne me suis jamais découragé”, a-t-il expliqué.
Actuellement, Qathula, qui a indiqué qu’il avait l’habitude d’être un homme “traditionnel” qui n’avait jamais fait des travaux de ménage toute sa vie durant, n’hésite pas à porter un tablier pour préparer, à laver la vaisselle et à aider d’autres femmes dans la cuisine.
Avec le temps, ceux qui le tournaient en ridicule ont pris note de l’impact positif de son travail et ont commencé par le respecter. “L’attitude des gens commence par changer. Je suis respecté par le directeur de l’école, le chef de la zone et beaucoup d’hommes et femmes dans ma communauté”, a déclaré Qathula. “Être capable d’aider les gens me rend fier et c’est ce qui m’amène à continuer”. Ses sentiments sont repris en écho par Mzolisi Nyembezi, 31 ans, un autre des sept hommes qui travaillent comme pourvoyeurs de soins pour Siyakhanyisa. Nyembezi a indiqué qu’au début, il doutait que le travail de soins était pour lui : “Au début, je ne voyais pas pourquoi un homme doit faire ce type de travail. J’ai été également l’objet de beaucoup de commentaires désobligeants. Les gens disaient que je faisais le travail des femmes et se moquaient de moi”. Mais après avoir parlé à Qathula, Nyembezi a changé d’avis et a vu la valeur de prendre soin des autres. “Je venais d’être libéré de prison et pour la première fois dans ma vie, j’ai appris sur le genre et la paternité. J’ai toujours pensé que c’était la responsabilité des femmes de donner des soins”.

