MEDIAS-RD CONGO: Assassinats de journalistes et parodies de justice

KINSHASA, 6 déc (IPS) – Depuis l'homicide de Frank Kangundu, journaliste du quotidien congolais 'La Référence Plus' et de son épouse Hélène Paka, en novembre 2004, la République démocratique du Congo (RDC) est entrée dans un triste cycle d'assassinats de professionnels des médias.

Le dernier assassinat en date est celui de Didace Namujimbo, journaliste à Radio Okapi, abattu d'une balle à la tête par des inconnus dans la nuit du 21 au 22 novembre 2008 près de son domicile, au quartier Ndendere dans la commune d'Ibanda à Bukavu, dans la province du Sud-Kivu (est de la RDC).

Les cinq journalistes ont trouvé la mort depuis quatre ans dans des circonstances quasi-similaires laissant ainsi soupçonner des assassinats commandités et non des crimes crapuleux comme l'affirment certains, notamment Lambert Mende, ministre de la Communication et des Médias, parlant de l'assassinat de Namujimbo. Seul Mutombo Kayilu, technicien de maintenance des émetteurs à la 'Renatelsat', a été tué au poignard le 29 mars 2006 sur le site de Kisanga, une bourgade située au sud de Lubumbashi, dans la province du Katanga (sud-est), alors que tous les autres ont été tués par balles tirées à bout portant. Selon certains analystes, Mutombo aurait été une victime de la crise politique de mars 2006 alimentée par la contestation, par le Mouvement pour la libération du Congo (MLC de Jean-Pierre Bemba), des résultats du second tour de la présidentielle remportée par Joseph Kabila au détriment de Bemba, candidat malheureux. Ce qui avait provoqué des affrontements militaires, les 22 et 23 mars, entre les soldats respectivement commis à la garde de deux challengers. Ensuite, Mutombo a été assassiné le même jour où ont été sabotés les émetteurs de la chaîne de télévision privée Canal Congo télévision appartenant à Bemba.

Bapua Mwamba est le troisième journaliste assassiné, abattu en 2006. Hormis le cas de Franck Kangundu, l'insolite est que les biens que les victimes portaient sur elles n'ont jamais été touchés, comme le souligne l'organisation de défense de la liberté de la presse 'Journaliste en danger' (JED), battant en brèche l'hypothèse de crimes crapuleux. Seul son téléphone portable avait été arraché à Kangundu, laissant naître des doutes sur le vrai mobile du meurtre. Pourtant, les criminels avaient toute la possibilité de s'emparer, au minimum, de sa voiture Mercedes noire, abandonnée sur le lieu du crime, selon Djudju et Francine Kangundu, deux enfants du disparu. En outre, ces assassinats se sont toujours perpétrés à l'occasion ou pendant des circonstances politiques et sécuritaires particulières au point de laisser croire qu'ils y sont de près ou de loin rattachés. L'assassinat de Franck Kangundu et de son épouse, est intervenu pendant une forte crise politique alimentée par des allégations qui faisaient état d'un don de 30 millions de dollars par le président congolais Joseph Kabila au système éducatif tanzanien, créant ainsi un remous. Cette période était également caractérisée par des revendications sociales multiples pour de meilleures conditions salariales notamment pour les enseignants, selon un rapport de JED.

Les assassinats de Serge Maheshe et de Didace Namujimbo de Radio Okapi — un projet conjoint de la Fondation Hirondelle et de la Mission des Nations Unies au Congo (MONUC) — sont survenus pendant que l'est de la RDC était crispé par des informations faisant état d'un complot concocté à Kigali, au Rwanda, pour une nouvelle attaque contre le pays, avec la complicité de quelques autorités congolaises et du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) du rebelle Laurent Nkunda. “Serge et Didace auraient-ils eu vent de ces informations devenant, par le fait, des cibles?”, se demandent toujours plusieurs activistes des droits de l'Homme. Par ailleurs, les cinq professionnels des médias ont été tués par ou en présence d'hommes en armes, à proximité de postes de police qui ne sont jamais intervenus, malgré les bruits des coups de balles. Et les criminels présumés ont souvent été rattrapés quelques heures seulement après le forfait, puis déférés devant des tribunaux militaires, alors qu'il existe des passerelles légales donnant compétence aux juridictions civiles pour ces meurtres.

“Nous allons nous impliquer pour que la justice fasse réellement son travail et rende la justice aux victimes”, ont chaque fois promis des responsables politiques et judiciaires parmi lesquels Azarias Ruberwa, alors vice-président de la République en charge notamment du secteur judiciaire lors de l'assassinat de Franck Kangundu. Les mêmes propos étaient tenus également par Aunorius Kisimba Ngoy, ministre de la Justice lors de l'assassinat de Serge Maheshe, ou encore par Charles Mwando Nsimba, l'actuel ministre de la Défense, qui se dit “prêt à s'impliquer pour que la vérité sur cet assassinat (de Didace Namujimbo) éclate au grand jour”. Rien ne laisse croire que le procès en cours connaîtra un sort différent. Tous les procès clôturés n'ont été que des parodies de justice. JED et l'UNPC (Union nationale de la presse du Congo) dénoncent des poursuites contre des auteurs présumés dont la culpabilité est demeurée non-établie, des enquêtes jamais terminées et controversées ainsi que des décisions complaisantes. Ces affirmations sont contenues dans un mémorandum conjoint signé par neuf organisations de la société civile congolaise, adressé à Dieudonné Kayembe, chef d'état-major général des Forces armées congolaises, le 27 juin 2007.

Puisque des enquêtes bâclées ne peuvent produire qu'un simulacre de procès qui ne ferait qu'alimenter l'impunité, les organisations de la société civile ont recommandé à l'autorité de donner des moyens matériels et l'indépendance nécessaires à la justice pour conduire des enquêtes professionnelles et des procès justes et équitables, sans exclure aucune piste, déclare Chantal Kanyimbo, présidente de l'UNPC.

Les trois procès, qui ont eu lieu sur des assassinats de journalistes avant 2008, n'ont pas pu lever toutes les zones d'ombre par rapport aux mobiles, aux auteurs et aux commanditaires de ces meurtres pour la simple raison que les enquêtes préliminaires ont été sciemment bâclées, selon JED. Et le cycle de violence qui vise les journalistes se nourrit de l'impunité assurée aux véritables assassins et commanditaires au travers des simulacres de procès.