ABIDJAN, 11 nov (IPS) – Les principaux protagonistes de la crise ivoirienne ont décidé lundi, à Ouagadougou, au Burkina Faso, avec le facilitateur, le président burkinabé Blaise Compaoré, de reporter l'élection présidentielle initialement prévue le 30 novembre en Côte d'Ivoire. Ils ont demandé à la commission électorale de fixer une nouvelle date.
Le président ivoirien Laurent Gbagbo, le Premier ministre Guillaume Soro et les leaders de l'opposition politique Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara, ont constaté, avec le facilitateur, l'impossibilité d'organiser le scrutin à la date prévue en raison des retards répétés dans sa préparation. Entamé début-octobre dernier et programmé pour s'achever le 30 du même mois, le processus d'identification des populations, qui devait aboutir à l'établissement des cartes d'électeur, n'avait pu être mené à son terme. Toutefois, l'opération se poursuit et le mois de novembre est déjà entamé sans que les autorités ivoiriennes aient publié un communiqué fixant une nouvelle date pour le scrutin.
La grève des agents recenseurs, intervenue à la mi-octobre pour réclamer des primes, le non-démarrage du processus sur l'ensemble du territoire, la suspension d'une semaine des opérations à la demande du Premier ministre et, en particulier, l'insécurité sur les lieux d'inscription, marquée par une dizaine de vols de valises d'identification, constituent les principales causes de ces retards.
Mais, concernant ces vols, le représentant du secrétaire général des Nations Unies en Côte d'Ivoire, Choi Young-jin, a estimé que ces incidents étaient “des troubles isolés, sporadiques et individuels qui ne sauraient constituer une véritable source d'inquiétude à même de perturber gravement le processus”.
Maurice Zagol, un politologue ivoirien, ne partage pas cette opinion. “Si des valises d'identification ont été volées, cela veut dire que toutes les personnes qui y ont été enregistrées ne sont plus fichées et qu'elles doivent reprendre l'opération”, explique-t-il à IPS. “Alors, si la Commission électorale indépendante (CEI) doit subir le vol de plusieurs matériels, il est évident que cela met le processus électoral à la croisée des chemins puisqu'il n'avancera pas pour que des élections aient lieu”, soutient Zagol.
A la CEI, le problème ne constitue pas un cas d'urgence. “Ce n'est pas inquiétant. Ils (les voleurs) ne peuvent rien faire avec le matériel car aucune fraude n'est possible avec ces valises volées”, a affirmé la vice-présidente de la CEI, Fatoumata Traoré, au sortir d'un séminaire à l'intention de la Commission d'observation des médias pour les élections, la semaine dernière à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.
Elle a également souligné la présence des soldats de l'armée régulière et de ceux des ex-rebelles, regroupés au sein du Centre de commandement intégré, dans les centres d'inscription pour assurer la sécurité des populations et des agents recenseurs.
“L'objectif de ces actes n'est pas de frauder”, réplique Zagol. “Il y a intention manifeste de ne pas voir les élections se dérouler. Autant de fois, la date des élections sera repoussée, autant de fois, tout sera mis en œuvre pour compromettre le processus de paix”, affirme-t-il.
“La situation est bien préoccupante et inquiète”, estime, pour sa part, Francis Wodié, président du Parti ivoirien des travailleurs (PIT), parti d'opposition, ajoutant que le problème sécuritaire devrait trouver une solution rapide et efficace. “Il faut faire en sorte que nous allions à des élections régulières, transparentes, en ayant réglé tous les problèmes qui conditionnent la bonne organisation des élections”, souligne-t-il à IPS.
De son côté Geneviève Bro Grébé, présidente des “Femmes patriotes”, organisation proche du Front populaire ivoirien (FPI), parti au pouvoir, affirme à IPS que la question de la sécurité n'est pas préoccupante. “Aujourd'hui, des cas d'irrégularités, de fraudes massives et autres anomalies sont constatés et les réactions du Premier ministre et de la CEI ne sont que tardives”, déplore-t-elle. “Nous sommes offusqués que la question de l'identification, qui a été à l'origine de la crise ivoirienne, soit traitée avec autant de légèreté”.
Torna Koné, étudiant en psychologie à l'Université de Cocody-Abidjan, affirme qu'il n'a pas l'impression que son pays sort de la crise. “Nous sommes pris dans un engrenage et les problèmes ne cessent de s'accumuler. Je crains le pire dans les semaines à venir”, dit-il à IPS.
Mais en plus des problèmes de sécurité et des anomalies dénoncés dans le processus électoral par des analystes et des acteurs de la crise ivoirienne, les organisations de défense des droits de l'Homme ajoutent d'autres difficultés plus “importantes”.
“Le pays reste toujours divisé en deux administrations distinctes, le climat sécuritaire est délétère, il y a une absence de réunification de l'armée et la démilitarisation est au point mort”, relève le rapport d'une mission de la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH), basée à Paris, dont sont membres le Mouvement ivoirien des droits humains et la Ligue ivoirienne des droits de l'Homme, tous deux basés à Abidjan.
Selon le document rendu public fin-octobre, “il faut réussir les processus de désarmement des rebelles et des milices gouvernementales, d'identification et de recensement des populations. Faute de quoi, la question nationale constituera toujours une ligne de fracture”.
La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Depuis six ans, des ex-soldats de l'armée régulière ont pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du pays. Après de longues années de quête de paix, ce pays de l'Afrique de l'ouest s'en engagé sur la voie des élections avec l'accord de Ouagadougou, signé en mars 2007.
Le Conseil de sécurité de l'ONU a publié une déclaration la semaine dernière, demandant aux parties ivoiriennes “de prendre immédiatement, et à titre prioritaire, des mesures concrètes nécessaires pour que les opérations d'identification et d'enregistrement des électeurs puissent être menées à leur terme, de façon crédible et transparente, avant la fin de janvier 2009”.
Pour les Nations Unies, les responsables du pays “doivent faire en sorte que les élections se tiennent au plus tard à la fin du printemps 2009”.

