SENEGAL: Des jeunes de Dakar accrocs de la drogue malgré le dispositif de sécurité

DAKAR, 5 juil (IPS) – Le gouvernement du Sénégal a encore du chemin à faire dans le domaine de la lutte contre la drogue. Non seulement Dakar continue d'être une plaque tournante de la drogue provenant des pays africains et sud-américains, mais les jeunes Sénégalais font des stupéfiants un gagne pain en les vendant.

Ce sont plus de trois tonnes de drogue qui ont été incinérées vers la fin du mois dernier à Dakar, la capitale sénégalaise, par l'Officie central pour la répression du trafic illicite de stupéfiants (OCRTIS). Cette action, qui s'inscrivait dans la semaine de lutte contre la drogue, a été l'occasion pour le directeur de l'OCRTIS, Abdoulaye Niang, d'expliquer les efforts des autorités pour sécuriser les frontières de ce pays d'Afrique de l'ouest. “Grâce à la vigilance aux frontières et à la répression tous azimuts menée par les services de lutte, des coups décisifs ont été portés aux filières africaines de la sous-région, qui se sont résignées à procéder à des envois sporadiques vers le Sénégal”, indique-t-il à IPS.

Les archives de l'OCRTIS montrent que depuis 1993, la drogue a fait une percée à Dakar. Elle provient le plus souvent du Cap-Vert, devenu la principale voie de transit pour la cocaïne brésilienne qui parvient au Sénégal. Il existe une ligne aérienne Rio-Praïa et des lignes Praïa-Dakar. La cocaïne arrive de Bamako (Mali) pour être acheminée à Dakar par chemin de fer, et les passeurs sont souvent des Nigérians et des Ghanéens, selon l'OCRTIS. Le port de Dakar est également une importante plaque tournante du haschisch. Selon Niang, les trafiquants passent de plus en plus dans les régions du Sénégal pour contourner le dispositif de sécurité anti-drogue, mais il rassure que l'OCRTIS a des méthodes pour détecter les trafiquants de drogue. “On a une technique appelée 'l'analyse du risque'. Avec cette technique, nous arrivons à détecter les passeurs dans la foule. Nous utilisons aussi le test urinaire quand la situation est à risque, c'est notre dernier recours”, dit-il. Le ministre sénégalais de l'Intérieur, Cheikh Tidiane Sy, présent sur le lieu d'incinération, a exhorté les parents à accompagner les jeunes contre l'usage de la drogue tout en réaffirmant l'engagement de l'Etat à faire face aux narcotrafiquants. “La lutte contre la drogue est une priorité, c'est un combat pour la sécurité et la préservation des couches les plus vulnérables comme les jeunes”, affirme-t-il.

Pourtant, à Guinaw Rails, une des plus grandes banlieues de Dakar avec environ un million d'habitants, les jeunes s'adonnent à cœur joie à la drogue. C'est même commercialisé au vu et au su de tout le monde, et personne ne dit rien.

Certains jeunes de ce quartier ont préféré parler à IPS sans donner leur nom de famille. C'est le cas de Ibrahim, habitant près du marché de Guinaw Rails : “Moi, j'ai commencé à fumer le 'yamba' (chanvre indien en Wolof) à l'âge de 12 ans, aujourd'hui j'ai 22 ans, cela fait donc 10 ans que je suis dans ça, je ne peux pas me départir de ce milieu comme ça. D'ailleurs, les militaires viennent payer et fumer du yamba chez nous ici; je n'ai d'emploi que la vente de la drogue” révèle-t-il.

Khadim, alias Djéko, 30 ans environ, chef du groupe, ajoute qu'il y a d'autres fumeurs et vendeurs de drogue qui sont en parfaite connivence avec des agents des services de sécurité et que les dealers leur versent parfois quelques sommes d'argent qui proviennent de la vente de la drogue pour qu'ils les couvrent.

Un autre membre du groupe de vendeurs de drogue, Pathé, un mineur d'environ 15 ans, raconte, la voix un peu agressive, qu'il vend la drogue pour nourrir sa famille. “Mon père est décédé depuis que j'avais huit ans, ma mère ne peut pas nous nourrir, alors j'ai décidé de vendre la drogue avec mon maître Djéko” déclare-t-il à IPS.

Pathé avoue qu'il est parfois gêné, mais ne peut rien car il n'a pas d'autres issues et que la vente de la drogue lui procure 3.000 à 5.000 francs CFA (environ sept et 12 dollars) par jour.

A la question de savoir s'ils n'ont jamais été interpellés par la police, Ibrahim et Khadim ont répondu par l'affirmative, mais qu'à chaque fois, ils ont été libérés après avoir purgé leur peine. Khadim déclare qu'il vient d'être élargi de prison il y a deux mois pour vente de drogue après une peine de huit mois. Mais auparavant, les deux avaient déjà passé deux ans en prison. “Je ne peux pas me départir du milieu de la drogue, c'est ma famille, j'ai des amis, des frères et on vit bien”, ajoute Khadim.

Selon Lamine Diouf, enseignant de l'école primaire de Barak à Guinaw Rails, c'est la pauvreté qui fait que les jeunes de la banlieue touchent à la drogue. Il explique par ailleurs que les écoles dans la zone ne sont pas clôturées par des murs de protection, et que la nuit, elles sont envahies par des vendeurs et fumeurs de drogue. “Regardez l'école, elle n'est pas clôturée, nos élèves ne sont pas en sécurité et la nuit, l'école devient le lieu de rencontre pour les voyous de la banlieue, c'est grave pour les enfants de la banlieue”, souligne-t-il à IPS.

Si le phénomène de la drogue prend de l'ampleur en banlieue, ajoute Diouf, c'est simplement parce que ces jeunes sont protégés par les membres de leur famille puisqu'ils constituent une source de revenu quotidien. “Ici à Guinaw Rails, lorsque les policiers viennent chercher un jeune dealer, vous allez voir comment la famille fait pour tromper la vigilance des policiers pour que le suspect s'évade, même des fois, toute la famille se rue sur les policiers; c'est ce qu'on vit ici”, déplore-t-il.

Sibiri Loum, étudiant en sociologie à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, pense que le problème de la drogue doit être pris au sérieux car à l'université aussi, les étudiants fument la drogue. “La drogue est un phénomène de société et aujourd'hui, tous les moyens humains et matériels doivent être mobilisés pour lutter efficacement contre le phénomène. A l'université, les étudiants utilisent des stupéfiants, et c'est grave pour notre société”, s'inquiète-t-il.

Selon Loum, les causes de la consommation de la drogue par les jeunes sont d'ordre social. “D'abord les parents ne surveillent plus leurs enfants et, ensuite, les jeunes veulent avoir vite et facilement de l'argent”, dit-il, ajoutant : “Même les films sur la drogue que les jeunes regardent influent sur eux. Il faut plutôt prendre une année pour lutter contre la drogue au lieu d'une semaine”.