NAIROBI, 5 mai (IPS) – Le commerce de Jackson Gitonga a souffert pendant les récentes violences post-électorales. Il ne pouvait pas quitter sa maison pour vendre ses marchandises — des chaussures d'occasion qui, dit-il, sont de grande qualité. Il a enregistré une perte pour la première fois depuis qu'il avait commencé à travailler en tant que commerçant informel, il y a trois ans.
Mais ce revers ne l'a pas découragé. "Voici une bonne affaire", souligne l'homme marié âgé de 30 ans. En moyenne, il réalise un profit de 2.000 shillings kenyans par jour (30 dollars). "Un jour très chanceux, je pouvais même obtenir un profit de 5.000 shillings (76 dollars). J'ai acheté une voiture et un terrain par le colportage", a déclaré Gitonga à IPS. "Je conduisais une charrette à bras vers et en provenance du marché de Gikomba. Mais un ami à moi m'a montré ce commerce lucratif qui me donne actuellement mon pain quotidien". Gitonga vend des chaussures qui sont "presque aussi bonnes que des neuves", ce qui fait qu'elles sont coûteuses. Il est l'un des colporteurs qui ont été déplacés du quartier central d'affaires (CBD) de Nairobi vers le nouveau marché pour les commerçants informels appelé marché de Muthurwa. Il ne se plaint pas puisque son commerce continue de prospérer. Toutefois, la plupart des colporteurs luttaient contre ce déménagement depuis plusieurs années, comme étant mauvais pour leurs affaires déjà précaires. Joel Maina sent que son éventaire était plus animé dans le CBD. Il ne voulait pas se déplacer, en partie parce que le terminus de l'autobus au marché de Muthurwa n'était pas prêt, ce qui signifiait qu'il n'y avait pas assez de clients. "Cela fait 10 ans que je colporte et j'ai été arrêté plusieurs fois par (la sécurité) du conseil municipal. Au moins maintenant, j'ai une pause pour ce jeu du chat et de la souris", affirme Maina, se référant au fait qu'il a dû fuir les autorités pendant ces années.
Cette réinstallation a été en partie controversée à cause de la méthode du "premier venu, premier servi" utilisée pour attribuer les éventaires, ce que les commerçants ont rejeté. Des colporteurs ont déménagé le mois dernier, avec la question de places qui demeure une bête noire. "Nous dire de venir ici et de rivaliser pour obtenir la place, c'est inviter la guerre. Même dans les rues, nous avons nos emplacements habituels et tous les colporteurs respectent cela", déclare un colporteur de vêtements connu sous le nom de Munge. Le 17 mars, des troubles ont éclaté entre des colporteurs et le personnel de sécurité du conseil municipal au sujet de l'attribution des places. Les commerçants ont exigé un agrandissement du marché.
Le marché de Muthurwa est situé à environ un kilomètre et demi du CBD. Il s'étend sur une région de deux kilomètres carrés, qui comprend également un terminus de l'autobus. Le conseil municipal de Nairobi rapporte que ce marché peut abriter jusqu'à 8.000 colporteurs.
Mais actuellement, plus de 12.000 personnes font le commerce dans ce marché. Il est évident que le manque de place est un grand problème que connaît le marché.
Lorsque la date limite pour les colporteurs de quitter le CBD est arrivée à expiration à la mi-mars, des fonctionnaires du conseil municipal de Nairobi ont connu des moments difficiles dans l'attribution des éventaires à cause d'un nombre écrasant de colporteurs. A l'aube, tous les éventaires disponibles avaient été pris. Hosea Mole est arrivé trop tard. "Je me suis levé très tôt pour être au marché à six heures du matin. A ma grande surprise, des gens avaient en réalité passé la nuit là. Les places étaient déjà longtemps prises à l'aube". John Mwaura, qui colporte des bonbons et différents articles, affirme : "Depuis que j'ai terminé le cours secondaire il y a huit ans, je suis un colporteur. Je n'ai jamais eu un autre emploi, parce que je n'ai jamais eu une chance ailleurs. J'ai une famille et gagne environ 3.000 shillings (environ 40 dollars) par mois".
"Pourquoi nous dire de venir ici, où nous ne pouvons même pas obtenir une place? Comment obtenir cet argent? Veulent-ils que j'aille voler pour gagner ma vie?", demande Mwaura.
Anthony Wanyonyi est un père de deux enfants qui gagne jusqu'à 5.000 shillings (76 dollars) par mois en vendant de petits produits électroniques. "Il n'y a pas assez de places à Muthurwa pour nous abriter tous", déplore-t-il. "Une place attribuée pour 100 shillings (1,5 dollar) ne peut pas abriter toutes mes marchandises, alors je dois acheter deux autres places. Ceci est très cher et me coûtera mes profits. Je serai obligé de payer 300 shillings (4,5 dollars) par jour pour être en mesure d'exposer toutes mes marchandises", a dit ce vendeur de petits produits électroniques. Il ne peut payer que jusqu'à 25 shillings (environ 0,5 dollar). Le conseil municipal a depuis réduit le montant à 50 shillings par jour après que des commerçants ont envoyé une pétition au gouvernement. Des femmes commerçantes connaissent le harcèlement, ce qui effraie certaines. Elles ont vu leurs habits se déchirer et d'autres ont été battues en réclamant une place. Mama Maina est une vendeuse de vêtements d'occasion, qui gagne jusqu'à 6.000 shillings (90 dollars) par mois. Elle a été harcelée par un groupe d'hommes dans le marché, lui faisant abandonner la place pour laquelle elle avait déjà payé. Toutefois, elle continuera avec ce commerce dans le nouveau marché, mais elle ajoute vite que si on lui donnait l'occasion, elle retournerait plutôt au CBD. Elle devra travailler plus dur pour payer la redevance de 50 shillings. La corruption semble également avoir fait sa réapparition. "Des gens qui se font passer pour des colporteurs occupent jusqu'à huit étals, qu'ils sous-louent ensuite. Nous ne les reconnaissons pas", regrette Martin Mulwanza. "Ils ne sont pas sérieux. Des colporteurs se connaissent et nous ne connaissons pas certains de ces gens". Cette situation va à l'encontre de l'idée fondamentale qui sous-tend ce marché. Lors du démarrage des travaux de construction en décembre 2006, le ministre de l'Administration locale d'alors, Musikari Kombo, a déclaré que le marché serait vraiment un "bazar des colporteurs", dépourvu de cartels, d'intermédiaires et de courtiers.
Pendant que les colporteurs résolvent leurs problèmes, des propriétaires d'entreprises dans le CBD sont plus contents. Ils se plaignent d'avoir été pendant longtemps dérangés et considèrent alors comme une amélioration le fait que ces commerçants aient été "chassés" des rues de la ville. Mary Njeri, qui fait un commerce de vêtements à partir d'un éventaire dans la rue Ronald Ngala, estime que le déménagement n'aurait pas pu être plus opportun. "Ils bloquent le trottoir avec leurs marchandises, empêchant nos clients de s'approcher. Plusieurs ne peuvent pas accéder à l'endroit parce qu'ils étalent leurs biens partout", déplore-t-elle. "Ceci est injuste pour ceux d'entre nous qui payent des taxes pour notre commerce. Le leur est un jeu du chat et de la souris pour se dérober à la taxe. Que le commerce soit juste", di-t-elle.

