KORHOGO, nord de la Côte d'Ivoire, 11 avr (IPS) – Les pesticides sont faits pour éliminer des insectes et des végétaux parasites qui détruisent les cultures. Mais dans certaines régions du nord de la Côte d'Ivoire, ces produits chimiques tuent également des producteurs agricoles.
Minata Soro, 50 ans environ, est une productrice de cultures maraîchères depuis une quinzaine d'années à Kassirimé, un village de la commune de Korhogo, dans le nord de ce pays d'Afrique de l'ouest. Elle a expliqué à IPS, au début de ce mois, qu'elle a abandonné cette activité agricole pour avoir été victime d'une mauvaise utilisation des pesticides.
“Tout a commencé par des saignements du nez en 2003 et de terribles maux de tête que je ressentais après chaque traitement des plantes par les pesticides. Malgré la consommation de lait que m'avait conseillée le revendeur des produits, je ressentais toujours un malaise”. Elle dit qu'elle a commencé la culture maraîchère en 1993. Après des soins médicaux, poursuit Soro, les malaises ont cessé, et elle est tombée enceinte tout en continuant à cultiver et à entretenir le maraîcher avec le poison inhalé. “A l'accouchement, j'ai fait un enfant qui a une malformation à la main droite. Et malgré tous les soins médicaux et une rééducation à Bonoua (sud du pays), la main de l'enfant est restée inerte”.
Makoura Tuo est également productrice de maraîchers à Bouaké, dans le centre de la Côte d'Ivoire. Mère de neuf enfants, elle est devenue veuve depuis le début de la rébellion armée ivoirienne (le 19 septembre 2002) au cours de laquelle elle a perdu son époux lors de la prise de la ville par les ex-rebelles. Elle déclare à IPS avoir perdu connaissance en 2006 et 2007 en plein traitement chimique des plantes maraîchères dans les bas-fonds de Dioulabougou, dans la commune de Bouaké, où elle cultivait des salades, oignons, carottes et des choux depuis décembre 2002.
“J'utilisais en novembre 2006 ces produits chimiques achetés avec des revendeurs de la place, les magasins dans lesquels je les prenais étant fermés du fait de la guerre. Pendant que j'aspergeais les plants avec les produits, j'ai perdu connaissance et je me suis retrouvée sur un lit d'hôpital”. “Après cette première guérison, j'ai continué la même activité puisque c'est grâce à elle je nourris ma famille”, a expliqué Thuo à IPS. Mais, elle a connu une chute en mars 2007. “Alors, le médecin m'a conseillé d'arrêter cette activité, sinon je perdrais la vie. Malgré mon arrêt, j'ai toujours des problèmes respiratoires”, a-t-elle ajouté.
Pour sa part, Alimata Ouedraogo, la quarantaine d'origine burkinabé, qui cultive aussi des maraîchers dans les bas-fonds de Cocody, un quartier d'Abidjan, la capitale économique ivoirienne, affirme à IPS que des pesticides lui ont fait perdre quatre grossesses avortées et un enfant mort-né. Selon elle, l'un de ses trois enfants vivants garde encore des séquelles de ces produits, notamment son pied gauche déformé.
De son côté, Nayala Sekongo, 40 ans, est un producteur de coton à Sarahla, dans le centre de la Côte d'Ivoire. Il déclare à IPS avoir perdu trois membres de sa coopérative en 2005 et 2007 dans trois campements — Fouyagôrô, Niviguévogo et Kotainvovo — suite à une mauvaise utilisation de pesticides.
“Le désordre dans la filière coton en Côte d'Ivoire s'est installée depuis l'éclatement de la crise politico-militaire en septembre 2002”, souligne Fatogoma Soro, comptable à la coopérative cotonnière “Chigata” de Nidion, un village du nord. “Des conseillers agricoles, qui sont des agents des sociétés cotonnières censés encadrer les producteurs pour une bonne… utilisation des produits chimiques, ont fuit les zones de guerre au nord pour le sud”.
Selon l'entomologiste François N'klo Hala et Martin Kehé du Centre national de recherche agronomique (CNRA) basé à Abidjan, 65 pour cent des maladies, dont souffrent les producteurs de maraîchers, de coton, de mangue ainsi que les consommateurs en Côte d'Ivoire, sont liées aux pesticides.
Ce chiffre a augmenté jusqu'à près de 75 pour cent, affirme N'klo Hala, avec la fermeture des services techniques publics et privés de l'agriculture dans les zones des Forces nouvelles (ex-rebelles) dont les hommes — des techniciens agricoles retraités — sont chargés de la sensibilisation et l'information en milieu rural. Actuellement, certains services publics sont réouverts dans la région, mais ne sont pas encore entièrement fonctionnels. “Les maladies auxquelles sont exposés les producteurs de maraîchers, de coton, de mangue et les consommateurs des fruits et légumes sont, entre autres, l'intoxication chronique et aiguë par ingestion ou inhalation, la dermatose, les risques accrus d'une leucémie, un cancer du poumon ou du cerveau, une baisse de la fécondité, un avortement, les malformations à la naissance…”, selon N'klo Hala.
Pour réduire tous ces risques, Martin Kehé, un autre entomologiste du CNRA, propose une organisation des campagnes de sensibilisation, des séances de formation et d'information en milieu rural afin d'emmener les producteurs à suivre les conseils prescrits sur les emballages des pesticides ou à se faire expliquer leur utilisation.
André Konan, ingénieur agronome au ministère de l'Agriculture, explique à IPS que “Si les protuteurs ivoiriens n'utilisent pas les produits chimiques homologués par l'Etat de Côte d'Ivoire, ils verront leur production rejetée sur le marché mondial”.
En outre, Konan souhaite que le ministère de l'Agriculture du pays demande à tout vendeur ou utilisateur de pesticides d'attendre la période indiquée avant de le vendre ou de l'utiliser. Il conseille aux utilisateurs de se laver tout le corps après chaque séance de manipulation de ces produits chimiques, de ne pas stocker les pesticides dans des lieux d'habitation. Des campagnes de sensibilisation sont déjà organisées dans le sud du pays et devraient s'étendre progressivement vers le nord au fur et à mesure que les zones frontalières seront sous le contrôle de l'Etat ivoirien, selon le ministère. Par ailleurs, des sanctions ont été annoncées contre tout revendeur de pesticides ou tout producteur agricole qui utiliseraient encore des produits chimiques non-homologués par le gouvernement. Ces sanctions sont notamment la saisie des pesticides, suivie de poursuites judiciaires à l'encontre des revendeurs, et la destruction de la production agricole pour les producteurs. La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays depuis plus de cinq ans. Des ex-soldats de l'armée régulière estiment avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du territoire. Mais depuis la signature de l'accord de Ouagadougou, en mars 2007, le pays s'est engagé sur une nouvelle voie de sortie de crise qui devrait déboucher sur la réunification et des élections vers le milieu de cette année.

