POLITIQUE-KENYA: Ce que pourrait – et ne pourrait pas – faire un Premier ministre

NAIROBI, 25 fév (IPS) – Une cinquième semaine de pourparlers pour mettre fin aux contestations électorales violentes du Kenya a commencé ce lundi, avec la question de l'étendue du pouvoir à exercer par un nouveau Premier ministre, l'un des points clés à l'ordre du jour.

La création du poste de Premier ministre fait partie de l'installation d'un gouvernement de partage du pouvoir qui, espère-t-on, fera avancer le Kenya des affrontements qui ont suivi le rejet, par l'opposition, des résultats des récentes élections présidentielles. Le leader du Mouvement démocratique orange (ODM) Raila Odinga, qui envisage de prendre le poste, accuse le président Mwai Kibaki d'avoir truqué le vote du 27 décembre pour rester au pouvoir; des observateurs internationaux ont également exprimé des inquiétudes par rapport au scrutin. Ayant convenu de créer le poste, des négociateurs débattent actuellement de combien d'autorité devrait disposer le Premier ministre.

"Les deux équipes doivent concilier deux manières différentes d'envisager le …futur poste de Premier ministre", a déclaré à IPS Paul Genchu, un analyste politique basé à Nairobi, la capitale kenyane. "Le camp de Kibaki ne veut pas la dilution des pouvoirs présidentiels, tandis que l'ODM n'accepterait rien de moins qu'un Premier ministre avec des pouvoirs exécutifs, et indépendant du veto présidentiel".

Pendant que les responsables de l'ODM et le Parti de l'unité nationale (PNU) de Kibaki sont en train de concéder peu, des observateurs croient ici que les pouvoirs exécutifs en question comprennent le contrôle des ministères et départements du gouvernement.

Le minimum exigé par l'opposition, a indiqué vendredi le député de l'ODM, Ababu Namwamba, "est la fonction de Premier ministre exécutif telle que prévue dans l'Avant-projet de Bomas" — ceci en référence à la version initiale d'une nouvelle constitution rédigée pour remplacer l'actuelle constitution du Kenya de l'ère coloniale. L'avant-projet prend son nom de 'Bomas du Kenya', un emplacement culturel à l'extérieur de la capitale où la Conférence constitutionnelle nationale s'est réunie pour rédiger le document en 2004. Cet avant-projet prévoyait un Premier ministre fort et la délégation du pouvoir aux régions. Il a été par la suite modifié par des législateurs en vue de maintenir une autorité présidentielle forte, et la version amendée soumise à un référendum national en 2005. Suite à une campagne déterminée de l'opposition et des organisations de la société civile, l'avant-projet amendé a été rejeté par les Kenyans.

"Il doit y avoir une séparation nette entre l'Etat et le gouvernement", a expliqué Namwamba aux journalistes. En plus du poste de Premier ministre, l'ODM a également ses yeux rivés sur les deux vice-Premiers ministres qui ont été convenus et sur des portefeuilles ministériels très influents. Faire cadrer les pourparlers avec la constitution. Si et quand les deux camps s'entendent sur les pouvoirs du Premier ministre, ils devront arriver à un accord sur la question aussi difficile de comment rendre le poste constitutionnellement acceptable. Le Kenya a brièvement eu un Premier ministre après son indépendance en 1963, le poste ayant été supprimé par le père fondateur Jomo Kenyatta en 1964. "Deux méthodes ont été proposées : une loi adoptée par le parlement, l'option favorisée par le camp de Kibaki, et un amendement constitutionnel — que l'ODM veut", a affirmé Genchu. "Ces deux procédures auront des conséquences considérables et les pourparlers pourraient aboutir ou se rompre sur ce point". Peut-être que la seule certitude est que les Kenyans se retrouvent sur un terrain inconnu. "Mais personne ne voudrait repartir dans une atmosphère artificielle de normalité après ce qui s'est passé", déclare Zafar Rajan, un activiste des droits de l'Homme et expert constitutionnel. "Il y a trop de choses à régler avant qu'on ne puisse parler de normalité". Coût de l'échec Avec un accord entre l'ODM et le PNU qui demeure difficile à atteindre, les Kenyans commencent à examiner les ramifications de l'échec à la table de négociations, notamment une nouvelle montée des violences qui ont coûté la vie à plus de 1.000 personnes et en ont déplacé jusqu'à 600.000, souvent avec des connotations ethniques. Kibaki est un membre des Kikuyu, le groupe ethnique majoritaire du Kenya — ayant longtemps subi le ressentiment pour sa domination politique et économique — tandis que Odinga est un Luo. Un rapport du 21 février établi par 'International Crisis Group (ICG)', intitulé 'Le Kenya en crise', indique : "Les groupes armés se mobilisent toujours des deux côtés. L'ODM… est sous pression venant du cœur de ses circonscriptions électorales…pour exiger rien de moins que la présidence, et ses partisans pourraient facilement reprendre de violents affrontements si la coalition du Parti de l'unité nationale (PNU) de Kibaki demeure inflexible". (L'ICG est un groupe de réflexion basé à Bruxelles). Toutefois, le gouvernement de Kibaki "est en train de prendre du temps pour épuiser la résolution de l'opposition et de la communauté internationale", ajoute le rapport. "Il bénéficie des pouvoirs élargis de la présidence, y compris l'accès illimité aux ressources publiques. Il insiste que la situation est sous contrôle et qu'il n'y a pas de vide de pouvoir, a tendance à traiter la mission de Annan d'affaire d'importance secondaire tout en sponsorisant les processus de réconciliation alternatifs, cherche à faire reconnaître l'élection de Kibaki par des pays voisins et continue de résister au partage sincère du pouvoir exécutif".

La médiation des discussions kenyanes est en train d'être assurée par l'ancien secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan. La semaine dernière, la secrétaire d'Etat américaine Condoleezza Rice a effectué une brève visite à Nairobi pour ajouter sa voix au concert des appels à une résolution opportune de la crise kenyane.

"L'intervention diplomatique ne pourrait être plus en vue", déclare Rajan. "Ainsi un échec pourrait non seulement faire tomber le Kenya du bord, mais il ébranlerait également l'autorité morale et politique des organisations internationales et les pouvoirs occidentaux". Ces mots ont été repris par Winnie Wanjara, une femme d'affaires. "Je suis fatiguée, très fatiguée", a-t-elle souligné. "Si quelqu'un d'aussi respectueux que Kofi Annan et d'aussi puissant que la secrétaire d'Etat Condoleezza Rice ne peuvent pas les amener à s'entendre pour se retrouver dans une grande coalition, il n'y a pas beaucoup d'espoir quant à une paix durable et à une stabilité".

Annan a affirmé que toutes les deux parties aux négociations se rendent compte que le partage du pouvoir doit être sous-tendu par des réformes de grande envergure afin d'aborder les causes lointaines des violences électorales, telles que les disparités socio-économiques entre les Kenyans. Selon l'ICG, "l'ODM et le PNU ne maîtrisent pas les violences locales. Il y a une possibilité de restaurer l'autorité de l'Etat et d'empêcher la reprise de grands combats seulement si les dirigeants locaux comprennent que leurs griefs sont en train d'être résolus et que de mesures concrètes sont en train d'être mises en œuvre rapidement".