COMMERCE-AFRIQUE: Des APE individuels ne minent pas l'intégration régionale

BRUXELLES, 19 fév (IPS) – Les pays d'Afrique centrale se sont engagés à finaliser un Accord de partenariat économique (APE) avec l'Union européenne (UE) d'ici le mois de juin de cette année. Or, plusieurs observateurs européens estiment que cet objectif est trop ambitieux.

Lors de récentes discussions à Douala, au Cameroun, des représentants des gouvernements d'Afrique centrale et de la Commission européenne ont approuvé une “feuille de route” des futurs pourparlers, dont l'objectif est de parvenir à la conclusion d'un nouvel accord de libre échange au cours des quatre mois à venir. Mais à Bruxelles, plusieurs observateurs considèrent ce plan trop ambitieux et certains émettent même de sérieuses réserves quant à sa conclusion. L'an dernier, il y a eu peu d'avancées au sujet des APE avec les pays d'Afrique centrale, l'un des quatre grands groupes avec lesquels l'UE négocie en Afrique autour de ces accords de libre-échange. Des quatre pays d'Afrique centrale impliqués dans ces pourparlers, seul le Cameroun a conclu un accord commercial intermédiaire avec l'UE en date du 31 décembre 2007 (la date butoir initiale qui avait été fixée par la Commission européenne pour la conclusion des APE), et celui-ci est limité au commerce de marchandises.

Pour San Bilal, responsable du Centre européen de gestion des politiques de développement — un organisme indépendant basé aux Pays-Bas et qui promeut le dialogue entre les pays du groupe Afrique Caraïbes et Pacifique (ACP) et l'Union européenne –, cette situation a provoqué pas mal de tensions entre le Cameroun et les autres gouvernements de la région (la République centrafricaine, le Tchad, le Congo-Brazzaville, la RDC, la Guinée équatoriale, le Gabon et Sao Tomé et Principe). Selon cet expert, le Cameroun a été accusé par ses voisins de “compromettre la solidarité régionale”. Et bien que la Commission européenne affirme que les APE seront bénéfiques sur le plan de l'intégration régionale des pays ACP, “l'empressement avec lequel l'UE veut conclure des accords individuels plutôt que régionaux semble aller directement dans le sens inverse”, déclare-t-il.

“Des accords commerciaux séparés avec des Etats ou des groupes de pays ont effectivement scindé les régions ACP et ont accru les tensions entre voisins”, affirme-t-il. “Seule la Commission européenne semble avoir l'audace d'affirmer le contraire”. Louis Michel, le commissaire européen en charge des relations avec les pays du bloc ACP, réfute ce point de vue. “Ce serait faux d'affirmer qu'en signant des APE individuels avec des pays, l'UE a détruit les efforts d'intégration régionale”, dit-il. “L'engagement de l'UE et des pays ACP en faveur d'une intégration régionale et de la création de marchés régionaux, demeure intact”, a-t-il souligné. Pour le Cameroun, la signature d'un APE devrait permettre à ses bananes d'entrer sur le marché européen sans restriction. Pour la période 2004-2006, par exemple, les exportations de bananes camerounaises ont atteint près de 176 millions d'euros. Mais l'accord de libre échange signé avec l'UE prévoit que le Cameroun réduise de 80 pour cent de ses tarifs pratiqués sur les importations européennes dans le pays. En janvier dernier, les douanes camerounaises ont annoncé que cette mesure pourrait avoir des "baisses drastiques" en termes de revenus douaniers. Face aux augmentations budgétaires auxquelles doit faire face le Cameroun, cette perte devra être compensée par une politique fiscale plus sévère au sein de son économie locale, selon les autorités. En octobre dernier, la région d'Afrique centrale avait demandé à la Commission européenne qu'elle prolonge la date butoir fixée pour la conclusion des APE. A l'époque, celle-ci avait rejeté cette demande, mais elle a fini par poursuivre les négociations, en espérant parvenir à un accord qui inclurait à la fois le commerce des biens et des services avec l'ensemble de la sous-région d'Afrique centrale. Bien que cela nécessitera sans doute de nouvelles démarches vis-à-vis du Cameroun pour élargir l'accord déjà conclu, le commissaire européen en charge du commerce, Peter Mandelson, a récemment rejeté l'idée de renégocier les APE déjà signés, et ce, alors que l'UE décrit elle-même ces accords signés l'an dernier comme étant “intermédiaires” ou “de principe”. L'accord conclu avec le Cameroun doit en outre être formellement signifié à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en mars. Mais pour Chris Stevens du 'Overseas Development Institute', basé à Londres, “si la Commission européenne à l'intention de conclure des accords régionaux, il serait peut-être bon de renégocier certains des engagements déjà signés”, dit-il à IPS. “Autrement, il ne sera pas possible d'avoir des accords de cohésion régionale”. Marc Maes, de la plate-forme d'organisations non gouvernementales (ONG) belges 11.11.11., estime quant à lui que les messages de la commission sont contradictoires. “De l'extérieur, la commission donne l'impression de ne pas être pressée et de ne plus vouloir imposer de nouveau deadline mais, au plan interne, elle demande aux régions de ne pas laisser les choses aller et d'accélérer les négociations”, indique-t-il. “Elle essaie d'encourager les régions mais, en Afrique, il y a beaucoup de frustrations et de colère (vis-à-vis de la commission), et une partie de la confiance n'y est plus”. Karin Ulmer, membre d'APRODEV, une coalition d'ONG chrétiennes, suggère de son côté que les négociations avec les Etats d'Afrique centrale prennent en compte le nombre de pays qui sont dans une situation économique plus faible que le Cameroun. Le produit intérieur brut par tête d’habitant du Cameroun (environ 1.000 dollars) est deux fois plus élevé que celui du Tchad, par exemple, et presque dix fois celui de la République démocratique du Congo. “Le Cameroun est un poids lourd et possède l'un des plus importants volumes d'exportations vers l'Europe dans la région. Certains n'apprécient pas que le Cameroun fasse cavalier seul”, ajoute-t-elle.