DEVELOPPEMENT: Juba, capitale florissante du Sud-Soudan

JUBA, Soudan, 8 fév (IPS) – Trois ans après l'accord de paix signé entre le gouvernement soudanais et les rebelles du Sud, Juba, la capitale du Sud-Soudan, se reconstruit grâce à l'argent du pétrole et à l'aide internationale. L'ancien village, devenu une ville prospère, accueille des investisseurs du monde entier et se tourne vers ses voisins d'Afrique de l'est pour commercer.

Un épais nuage de poussière enveloppe Juba, la jeune capitale du Sud-Soudan. Désormais, la circulation y est dense. De nombreuses ruines ont été transformées en villas ou en hôtels. De nouveaux commerces ouvrent chaque semaine et l'humeur est au beau fixe.

Il y a trois ans, en janvier 2005, le gouvernement soudanais signait un accord de paix avec les rebelles du Mouvement de libération des peuples du Soudan (SPLM), qui mettait fin à 21 ans de guerre civile et donnait son autonomie au Sud-Soudan. À l'extrême sud du pays, Juba n'était alors qu'une ville garnison coupée du monde. De rares véhicules y slalomaient entre les vaches et les chèvres.

“Les peuples du Sud-Soudan ne pratiquaient pas d'activités économiques avant la signature du traité de paix entre le régime islamique de Khartoum et les anciens rebelles de la SPLA (Armée populaire de libération du Soudan, bras armé du SPLM). Les gens se bornaient à élever des vaches. Maintenant, ils demandent des biens qui ne peuvent pas être produits ici au Soudan”, souligne John Nduro, le directeur de la Banque commerciale du Kenya à Juba.

Cette forte demande est soutenue par l'argent du pétrole reversé par le gouvernement d'union nationale au gouvernement du Sud-Soudan en vertu de l'accord de paix, ainsi que par l'aide internationale. L'un dans l'autre, ce sont des milliards de dollars qui se sont déversés sur cette petite ville et la région depuis trois ans. Et les investissements continuent de pleuvoir. La Chine, déjà très présente dans le nord du pays où elle exploite le pétrole, est entrée dans la danse : l'hôtel Beijing est le plus grand de la ville, et les Chinois sont désormais accueillis à bras ouverts.

Aux guichets de la Banque commerciale du Kenya, les clients arrivent avec des valises de billets de 100 dollars. Dans la pizzeria voisine, des officiers de la SPLA, attablés devant une montagne d'argent, semblent sortir d'une finale de tournoi international de poker. Même pour ces militaires, la guerre a presque entièrement laissé place aux affaires.

“Juba a bénéficié de beaucoup de bonne volonté de la communauté internationale, qui, après la signature de l'accord de paix, a vraiment aidé la région à se reconstruire”, affirme Nduro. Pour l'essentiel, cette implication a suivi les chemins habituels : construction de routes, distribution d'eau et d'électricité, aides aux organisations non gouvernementales, au gouvernement fédéral, la formation de la police, le déminage…

Des investissements qui auront au moins permis de rapprocher Juba et ses voisins d'Afrique de l'est : l'Ethiopie, le Kenya, l'Ouganda et la République démocratique du Congo (RDC). Le lien avec l'Ouganda semble aujourd'hui vital. De ce pays, provient l'essentiel des biens de consommation courante : légumes et poissons frais, alcools, mais aussi meubles et, de plus en plus, du matériel de construction. Les Kenyans, en particulier ceux d'origine indienne, ont investi le secteur des services (banques, assurances, hôtels, communications…) De la RDC, sont importés des produits manufacturés comme des mobylettes et des générateurs chinois ainsi que d'autres produits aux prix imbattables. Les Ethiopiens amènent quant à eux leur savoir-faire et une culture qui s'adapte facilement à cette jeune capitale, à travers des hôtels, des restaurants et divers petits commerces.

Le grand perdant de ce rapide essor économique est Khartoum qui a perdu le monopole du commerce avec le Sud qu'il avait durant la guerre. Aujourd'hui, la capitale du Soudan a perdu l'essentiel de son attrait, sauf pour quelques produits très spécifiques, comme le tabac au goût de pomme, fumé avec le narguilé, qui meuble les soirées des habitants.

Le rapprochement de Juba avec l'Afrique de l'est a par ailleurs renforcé le caractère chrétien de la ville. Contrairement à Khartoum, le commerce de l'alcool y est autorisé. Et les soirées 'Miss Juba' rassemblent de nombreux spectateurs.

Mais, c'est le pétrole qui attire les compagnies aux dents longues. Ces compagnies — russes, chinoises, et surtout britanniques — pour la plupart des juniors, ont obtenu des contrats de prospection alléchants. Pour se faire bien voir, certaines flirtent avec l'humanitaire. L'une fait, par exemple, à la fois du déminage et de la prospection pétrolière.

De son côté, la compagnie française Total, qui avait avant la guerre une immense concession le long du Nil, ne sait plus à quel saint se vouer. Une compagnie britannique, sortie de nulle part, mais qui bénéficie de liens privilégiés avec des cadres de l'ancienne rébellion aujourd'hui au pouvoir, a obtenu la même concession.

“On est planté”, s’insurge un employé de Total, qui a requis l’anonymat. Une rage à la mesure des sommes énormes qui sont gagnées ou perdues à Juba, depuis que les vaches et les chèvres ont laissé la place aux investisseurs du monde entier et que cette ville Cendrillon, martyre, réduite à un village durant la guerre, se transforme en princesse dynamique.

Un charme auquel restent, pour le moment encore, imperméables les quelque trois millions de déplacés dispersés durant le conflit, qui hésitent toujours à rentrer chez eux : Juba manque toujours cruellement, comme le reste du Sud-Soudan, d'écoles et d'hôpitaux. *(Claude Adrien De Mun est journaliste à InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre InfoSud et IPS).