DROITS: Un regard virtuel sur le procès de Taylor

LA HAYE, 24 jan (IPS) – Après une interruption de six mois, le procès de Charles Taylor a repris au Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) le 7 janvier. L'ancien président du Libéria est accusé de crimes contre l'humanité et de crimes de guerre pendant la guerre civile en Sierra Leone (1991-2001), mais également de meurtre, de viol, d'asservissement, d'actes de terrorisme et de recrutement d'enfants soldats.

Taylor a plaidé 'non coupable' pour tous les chefs d'accusation.

L’accusation dirigée par le procureur général Stephen Rapp, souhaite prouver l'implication de Charles Ghankay Taylor (59 ans) dans les présumés crimes du Front révolutionnaire uni (RUF) et du Conseil révolutionnaire des forces armées (AFRC), deux factions belligérantes qui ont combattu pour obtenir le contrôle sur le pays et l'accès aux champs de diamant. C'est la première fois qu'un président africain est en train d'être jugé devant une Cour internationale. "C'est un procès important à plusieurs égards", a déclaré à IPS le procureur Rapp. L'arrestation de Taylor et son transfert à la cour "a envoyé un message fort à travers le monde selon lequel on ne peut pas échapper à la justice", a-t-il ajouté. Le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) a été créé en 2002 par le gouvernement sierra léonais et les Nations Unies. C'est un 'tribunal hybride', comprenant des magistrats nationaux et internationaux, qui "juge ceux qui portent une plus grande responsabilité dans la violation du droit humanitaire international et du droit sierra léonais sur le territoire de la Sierra Leone depuis le 30 novembre 1996". Treize personnes ont été inculpées jusque là, dont dix sont en train d'être jugées. Le TSSL est basé à Freetown, la capitale de la Sierra Leone, mais il a transféré ce procès dans les locaux de la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye pour des raisons de sécurité.

Quand Taylor a été inculpé en 2003, on lui a offert l'asile au Nigeria. En 1996, la présidente libérienne nouvellement élue Ellen Johnson Sirleaf a demandé au Nigeria de le livrer. Taylor a immédiatement disparu, mais a été appréhendé à la frontière entre le Nigeria et le Cameroun le 29 mars 2006. Il a été arrêté et gardé en détention provisoire sous le contrôle de l'ONU en Sierra Leone, et a été finalement transporté aux Pays-Bas. Le procès a débuté le 4 juin 2007. Le procès a été suspendu en juin parce que Taylor l'avait boycotté et avait renvoyé ses avocats. Le nouvel avocat de Taylor, Courtenay Griffiths, a demandé plus de temps pour préparer sa défense.

Au cours des dernières semaines, l’accusation a présenté des témoins experts, tels qu'un Canadien Ian Smillie, qui s'y connaît aux soi-disant 'diamants de sang'. Ces ressources, passées en contrebande à travers le Libéria, auraient fourni de l'argent à Taylor pour armer les rebelles.

Un pasteur sierra léonais a été cité comme témoin de crimes, et a décrit en détail un massacre épouvantable. Un ancien garde chargé de la sécurité de Taylor et un ancien combattant de l'AFRC ont été cités comme 'témoins de lien', pour attester les liens présumés entre Taylor et les crimes commis en Sierra Leone.

"[Ce procès] réduit progressivement la portée de l'impunité qui a très souvent prévalu dans les violations des droits, spécialement en Afrique de l'ouest", a indiqué à IPS Elise Keppler, avocate principale du Programme de justice internationale de 'Human Rights Watch' (HRW). La HRW avait fait pression au début pour que Taylor soit livré pour être jugé.

HRW et d'autres organisations veillent également aux droits d'un procès équitable. "Il est d'une importance capitale que Taylor reçoive un procès équitable et qu'on lui accorde toutes les protections, accordées conformément aux normes internationales en matière de procès équitable, y compris le droit d'être présumé innocent", a ajouté Keppler.

"La défense ne conteste pas que les crimes aient été commis en Sierra Leone, c'est réellement la question du lien qui sera la question décisive dans ce procès", a dit Keppler. Dr Tim Kelsall, maître de conférences principal à l'Université de Newcastle, dont la recherche principale met l'accent sur la culture de la responsabilité en Afrique, a affirmé qu'il croyait que mettre fin à l'impunité pouvait exercer un effet de dissuasion sur une autre déstabilisation, mais que ce n'était également qu'une petite partie de la solution pour l'Afrique de l'ouest.

"Tant que la structure socio-économique de ces pays demeure la même, il y aura des gens qui ont la motivation et des incitations à risquer d'aller en guerre", a déclaré Kelsall à IPS. Le procès peut être suivi en ligne, avec une demi-heure de retard. Par ailleurs, un blog régulièrement mis à jour a été créé avec des résumés et transcriptions détaillés du procès. Des experts de justice internationale les complètent avec des rapports, analyses et essais hebdomadaires. "Nous voulons atteindre des personnes en Afrique de l'ouest", a indiqué à IPS Jennifer Maki, l'un des avocats du cabinet d'avocats international 'Clifford Chance'. CharlesTaylorTrial.org est un projet conjoint du cabinet, de la 'Open Society Justice Initiative' du 'Open Society Institute', basé à New York et du 'International Senior Lawyers Project', basé aussi à New York. Mohamed Suma, directeur de programmes du 'Court Monitoring Programme' de la Sierra Leone, a milité pour que le procès se tienne en Sierra Leone. Bien que Suma ait affirmé qu'il approuvait le procès jusque là, l'accès est fondamental dans cette affaire, a-t-il dit.

"Quand on a amené Charles Taylor, la cour dans sa première audience, ici à Freetown, était débordée", a-t-il noté. "Tout le monde le montrait du doigt, ainsi tout le monde voulait qu'il soit jugé". Selon Suma, les gens semblent être plus désintéressés actuellement, ce qu'il attribue au fait que les gens ont peu d'accès à la technologie.

Abdul Rashid, un coordinateur de la campagne d'information publique pour 'Search for Common Ground (SFGG), a affirmé que les gens avaient de difficultés à accéder à l'information. A travers le SFGG, une ONG de règlement et de prévention de conflits en Sierra Leone, Rachid fait maintenant le compte rendu sur certaines de ses 23 stations de radio communautaires partenaires depuis La Haye de façon quotidienne, de même qu'à 'BBC World Service Trust'. Selon Rashid, les habitants de la Sierra Leone ont été déçus par le manque d'attention internationale pendant la guerre. Avec ce procès, la communauté internationale est "au moins en train reconnaître leurs attentes", a-t-il confié à IPS.

L’accusation a dit qu'il a besoin de huit mois d’audience pour présenter ses arguments. A ce jour, "nous sommes plutôt contents du rythme et nous pensons que nous pourrions être en mesure de finir plus tôt que prévu", a indiqué Rapp à IPS. Le 15 juin 2006, la Grande-Bretagne a annoncé qu'elle répondrait à la demande des Nations Unies d'emprisonner Taylor au cas où il serait accusé. Ceci était une condition que le gouvernement hollandais avait exigée avant d'accepter la tenue du procès à la Cour pénale internationale aux Pays-Bas. On se demande ce qui se passera si Taylor est acquitté. "Je pense que cela pourrait être très décevant pour les populations de la région et probablement déstabilisant", a souligné Kelsall. Il a déclaré qu'il ne serait pas surpris si Taylor retournait en Afrique de l'ouest. "Taylor est un homme qui semble avoir une ambition démesurée et qui est extrêmement vindicatif".