NAIROBI, 9 jan (IPS) – Lorsque le président du Kenya, Mwai Kibaki, dont la réélection est controversée, est apparu à la télévision nationale pour s'adresser à la nation mardi soir, les espoirs étaient qu'il aborderait la crise humanitaire que traverse son pays à la suite des violences tribales post-électorales et tendrait un rameau d'olivier à son rival Raila Odinga.
C'était un choc de le voir annoncer plutôt son gouvernement pour les cinq années à venir. Cela évoquait sa prestation de serment hâtive avant que la Commission électorale du Kenya ait formellement certifié les résultats de l'élection. "Le Kenya est en train de rassembler ses forces pour un autre regain de violences politiques et de haine", a déclaré un homme d'affaires proche de Odinga.
"Kibaki a choisi de placer lui-même et ses copains avant l'intérêt national. Le résultat pourrait être plus tragique que les violences auxquelles on a déjà assisté dans les violences post-électorales", a ajouté l'homme d'affaires. Des sources ont confié à IPS que des affrontements ont déjà éclaté à Kisumu, un bastion de la tribu Luo de Odinga, et à Mathare, Dandore puis dans d'autres parties du Kenya. La déclaration faite par Kibaki mardi jettera de l'huile sur le feu qui brûlait dans le milieu rural multiculturel et multiethnique du Kenya depuis le 30 décembre de l'année dernière quand il s'est déclaré président même si son Parti de l'unité nationale (PNU) a été battu à plate couture dans les élections législatives. Suite à la déclaration de Kibaki, les Kikuyus — la tribu de Kibaki — ont été ciblés dans une vague de violences sans précédent. En retour, la tribu de Luo et les autres alliés de Odinga ont subi des attaques de vengeance dans des régions dominées par des Kikuyus.
Ce qui s'en est suivi une semaine et demi après a été une violence qui évoquait les images du génocide rwandais de plus d'une décennie. Poussée par la communauté internationale — notamment par le secrétaire d'Etat adjoint des Etats-Unis Jendayi Frazer et le président de l'Union africaine (UA) John Kufuor du Ghana — il a semblé comme si l'élite politique du Kenya se réveillait d'un cauchemar violent qui a hanté le pays au cours des dix dernières années. Kibaki et Odinga avaient accepté d'avoir une rencontre vendredi pour commencer des discussions sur la restauration d'un semblant de raison au milieu des violences tribales qui ont coûté la vie à près de 1.000 personnes et en ont déplacé 250.000 environ. Avec l'annonce de la moitié des ministres du nouveau cabinet — l'autre moitié, a indiqué Kibaki, serait désignée plus tard — toute perspective de démarrage d'un processus de réconciliation semble être vouée à l'échec. Kibaki a manqué de faire preuve d’habileté politique, de sensibilité et de grâce requises pour éteindre les flammes brûlantes de la haine ethnique. Au lieu de cela, il a choisi de s'accrocher au pouvoir que les électeurs avaient refusé à son parti.
Dans un reproche évident des gestes conciliatoires de Odinga et son approbation de la médiation internationale pour résoudre la crise, Kibaki a choisi Kalonzo Musyoka comme son vice-président. Il est important de noter ici que Musyoka préside le Mouvement démocratique orange-Kenya (ODM-K) qui est une faction dissidente de l'ODM authentique dirigé par Odinga, dont le nombre des députés s'élève autour de 100 dans le parlement nouvellement élu de 210 membres. Musyoka — qui est venu en troisième position dans la course à la présidence entre Odinga et Kibaki — a conseillé à Kibaki dimanche de reporter l'annonce de son gouvernement afin d'éviter d'autres affrontements et de donner une chance à la médiation. D'autres membres du cabinet de Kibaki ont également manifesté une indifférence flagrante à la situation grave du Kenya. Le leader officiel de l'opposition au cours du mandat précédent de Kibaki, Uhuru Kenyatta, un Kikuyu, a obtenu un poste ministériel de même que John Michuki, un confident de Kibaki et une figure controversée considéré comme ayant orchestré sa tentative de réélection à tout prix.
L'annonce d'un gouvernement, à un moment où le pays est en train de se remettre du traumatisme de violences soudaines et imprévues, est pour le moins bouleversant. C'est spécialement provocant à un moment où Kufuor était sur le point de démarrer son effort de médiation — une initiative saluée par Odinga et à laquelle Raphaël Tuju, porte-parole de Kibaki, avait accepté de prendre part. Les supporters de Odinga ont furieusement réagi à la dernière initiative de Kibaki. "Nous avions donné une chance à la médiation et aux discussions en annulant le meeting de protestation de mardi. Ce que nous obtenons en retour est un cabinet d'un président dont l'élection même est contestée", observe John Dolla, un homme d'affaires Luo à Nairobi. "Au lieu de retourner les gestes de Odinga pour la paix et la réconciliation", a déclaré un autre résident de Nairobi, "Kibaki a fait des plans pour consolider sa présidence. Ceci est une provocation scandaleuse et patente". Dans les circonstances actuelles, il est difficile de voir comment la médiation internationale peut fonctionner. Le discours de Kibaki à la nation pour annoncer la moitié de son cabinet a devancé la tentative de paix de l'UA et rendu furieux le camp de l'opposition. Il est peu probable que Odinga s'asseye à la table de négociations venant d'un président que lui et d'autres observateurs internationaux estiment être élu injustement. Ce que la mission de Kufuor peut réaliser dans cette atmosphère viciée reste à voir.
Que tout cela ait eu lieu après une journée d’élections qui a été pacifique et calme malgré un fort taux de participation électorale et une compétition très serrée, est vraiment une image accablante sur la classe politique du Kenya. Ils ont déçu leur peuple qui avait voté pour le changement à travers des moyens pacifiques.

