DEVELOPPEMENT: Guerre déclarée contre la contamination des eaux à Ouagadougou

OUAGADOUGOU, 26 oct (IPS) – Issaka Ilboudo est le gardien des latrines d'un marché du quartier Pissy à la périphérie de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, où il encaisse entre 0,02 et 0,05 dollar pour les services rendus aux riverains et aux commerçants.

“Avant ces latrines, les gens du marché avaient creusé leur WC (toilettes) qu'ils utilisaient à l'intérieur du marché même”, explique Issaka Ilboudo à IPS. “Maintenant ils ont fermé ça. Pendant les pluies, c'était plein d'eau. Nous sommes contents car c'est propre” à présent, ajoute-t-il.

Selon Oumar Ilboudo, un agent technique de la voirie de l'arrondissement de Boulmiougou dont dépend Pissy, des latrines ont été construites pour chaque marché de la zone, au total une dizaine. “Le constat a été fait que dans les marchés et les places publiques, les gens déféquaient autour des boutiques, dans des coins où les gens se reposaient”, souligne Oumar Ilboudo. “On s'est dit que si les gens changent (de comportement) dehors, ils vont faire la même chose à la maison”, explique-t-il à IPS.

Les latrines traditionnelles qui étaient sur les voies ont été fermées lors de l'aménagement des routes. Pour encourager les populations à adopter les latrines modernes, les autorités municipales exposent désormais les matériaux servant à construire ces latrines à la mairie où les populations intéressées viennent s'informer sur le coût. Selon Oumar Ilboudo, la sensibilisation semble marcher car les services de la mairie reçoivent une vingtaine de visiteurs par jour qui viennent s'enquérir des conditions d'acquisition de ces latrines améliorées. Il faut une cinquantaine de latrines publiques pour le quartier de Pissy, et chaque latrine coûte environ 2.000 dollars.

Les latrines améliorées font partie d'un programme d'assainissement de la ville de Ouagadougou, qui vise à éliminer progressivement tous les risques de contamination des eaux par des déchets liquides et solides. Le coût global du projet est de quelque 19,5 millions de dollars, et doit permettre également un meilleur drainage des eaux pluviales et des eaux usées, indique Arzouma Zombré, directeur des infrastructures et des transports de la capitale.

Pour décourager la réalisation des puits très profonds où les chances de rencontrer l'eau sont souvent incertaines, qui malheureusement deviennent des latrines et constituent une menace pour la nappe phréatique dans certains quartiers de Ouagadougou, la mairie a inclus un programme de réalisation de bornes fontaines. Au total 120 bornes ont été construites notamment à Pissy, l'un des quartiers où l'on rencontre fréquemment ces puits traditionnels profonds en raison de la nature aride de la terre, explique Zombré à IPS.

Au même moment, la commune de Ouagadougou expérimente des toilettes amovibles dans un quartier pilote de la ville et compte les disséminer dans des coins stratégiques des zones périphériques. Une seule toilette amovible coûte environ 1.700 dollars, dit-il.

La ville de Ouagadougou prévoit d'injecter environ 565.200 dollars pour accompagner la voirie avec des latrines dans les lieux de distraction et places publiques, ajoute Zombré. “Le problème d'eau a également fait ressortir la nécessité d'accompagner toute politique d'assainissement avec la réalisation des points d'eau dans cette zone aride”, déclare Oumar Ilboudo.

L'aménagement des quartiers périphériques est primordial car ils sont plus touchés par la pollution des eaux, des sols à Ouagadougou à cause de la pauvreté des populations, mais également de l'absence d'assainissement lors des lotissements de Ouagadougou, selon Mahamoudou Cissé, directeur de la propreté de la ville.

“En fait, la majorité de la population ne dispose pas d'ouvrage hygiénique acceptable, mais des ouvrages précaires extrêmement sommaires qui génèrent beaucoup de nuisance et de maladies”, explique Arba Jules Ouédraogo, directeur de l'assainissement de l'Office national de l'eau et de l'assainissement (ONEA).

“Notre ville est confrontée à des déchets solides et liquides qui, pendant la saison pluvieuse, sont charriés vers les retenues d'eau, et les déchets liquides s'infiltrent dans la nappe pratique”, souligne Cissé à IPS.

Le gouvernement s'est engagé récemment à faire progresser le taux d'accès à l'assainissement à Ouagadougou à 59 pour cent. Selon l'ONEA, seulement 10 pour cent des habitants au Burkina Faso disposent d'ouvrages qu'on peut juger de qualité acceptable. En dehors de Ouagadougou et Bobodioulasso, les deux principales villes de ce pays sahélien d'Afrique de l'ouest, ce taux tourne autour de deux pour cent.

“La ville a grandi avec un fort taux d'urbanisation, cela nécessite un calibrage des égouts. Le taux d'imperméabilité change avec le taux d'urbanisation car avec un fort taux d'urbanisation, quand les eaux ne s'arrêtent pas, elles s'infiltrent”, explique Zombré à IPS.

Après le dernier recensement de la population cette année, la région du centre dont fait partie Ouagadougou affiche un fort taux d'urbanisation avec 77,5 pour cent, ajoute-t-il. Pour mieux curer la ville, qui génère environ 800 tonnes d'ordures par jour, la mairie a construit un centre de traitement des déchets et 35 centres de collecte d'environ 7,6 millions de dollars, en 2005. Cependant, seule une partie des déchets transite par ce centre d'une capacité de six millions de mètres cubes. Les latrines constituent un accompagnement de toutes les infrastructures d'assainissement depuis l'adoption d'un grand projet visant à équiper la capitale d'ouvrages pour assainir la ville. Ce projet comprend des caniveaux, un système de collecte des eaux pluviales, selon Zombré. Selon Ouédraogo, les problèmes graves d'assainissement que connaît Ouagadougou sont liés au manque de planification dès les premiers lotissements de la ville. “En milieu urbain, on n'a pas considéré l'assainissement comme des infrastructures structurantes d'une ville; on a mis l'accent sur l'eau potable, l'électricité, le téléphone, les grandes routes en oubliant que tout ce qu'on bâtissait autour de cela aurait forcement besoin d'évacuer leurs eaux usées et également toutes les productions d'ordures ménagères”, explique-t-il à IPS.

“L'assainissement est souvent considéré à la fin du processus de construction. Si vous prenez un ménage qui réalise sa maison, c'est vers la fin qu'on songe à mettre un ouvrage d'assainissement qui ne répond à aucune norme”, ajoute Ouédraogo.

La ville de Ouagadougou recherche actuellement environ huit millions de dollars pour la réalisation de caniveaux devant connecter les quartiers périphériques au réseau d'évacuation des eaux usées de la capitale, déclare Zombré.

“Il faut anticiper lorsqu'il y a des aménagements de la ville. Le problème se pose dans certaines parties de la ville qui est en pleine expansion où il n'y a ni accompagnement ni prévision d'assainissement collectif”, indique Ouédraogo. “L'assainissement coûte cher, mais ce n'est pas un luxe, c'est une obligation. Comment pouvons-nous sentir un développement réel dans nos villes si par-ci par-là, on a des problèmes pour s'asseoir, ou faire des affaires autour des ordures avec des nuisances?”, demande-t-il. Par ailleurs, la ville de Ouagadougou est à la recherche de quelque 16 autres millions de dollars depuis 2003 pour la réalisation de canaux dans la capitale pour l'évacuation des eaux usées. Seulement 200 kilomètres de caniveaux ont été construits, soit près du dixième de ce qu'il faudrait pour le drainage des eaux. “Nous avons fait des requêtes auprès des bailleurs de fonds et attendons toujours la réponse”, affirme Zombré. Selon lui, 180 km de rues attendent d'être bitumées dans les quartiers périphériques afin qu'ils ne soient pas coupés du réseau de drainage des eaux de la ville pendant les pluies. “Tant qu'on ne peut pas faire ces aménagements avec un système d'assainissement fiable, ce n'est pas la peine, car tout système qui n'a pas de drainage est détruit par la suite par la stagnation des eaux”, explique Cissé. “Nous enlevons environ 450 tonnes d'ordures par jour, le reste se retrouve dans des caniveaux, sur des terrains vagues, dans des réserves administratives”, regrette-t-il. Les camions de la mairie, qui enlèvent les ordures, consomment environ 450 litres de carburant tous les deux jours. Des dépenses élevées pour les ressources de la commune de Ouagadougou qui alloue chaque année 20 pour cent de son budget, soit environ trois millions de dollars, pour la gestion des déchets, ajoute-t-il.

Pour ne pas continuer de payer cher pour l'assainissement, les autorités ont commencé à appliquer un nouveau code de l'urbanisme qui interdit tout lotissement à Ouagadougou sans assainissement. “On voit qu'on a fait des erreurs en structurant ces quartiers sans tenir compte de l'état de la voirie et de l'assainissement”, déclare Zombré. (* Cet article fait partie d'une série de papiers sur le développement durable rédigés par IPS-Inter Press Service et IFEJ-Fédération internationale des journalistes environnementalistes).