BAMAKO, 26 sep (IPS) – Haïdara Ichata Cissé est l'une des quinze femmes récemment élues au parlement malien sur les 147 députés que compte cette assemblée. La particularité de Ichata Cissé est qu’elle est la seule femme députée qui a été élue sur une liste indépendante. C’était dans la circonscription électorale de Bourem, dans le nord du pays, à environ 1310 kilomètres de Bamako, la capitale malienne.
Dans cette interview accordée au correspondant de IPS au Mali, Almahady Cissé, elle appelle les femmes maliennes à enlever de leur tête que l’homme est le sexe fort. Selon elle, la femme aussi est très forte et, même plus forte que l’homme. C’est pourquoi, elle exhorte les femmes maliennes à s’inviter sur la scène politique et se porter candidates pour mieux défendre leurs intérêts et ceux de leur communauté. IPS: Qu’est-ce qui vous a amenée à vous présenter comme candidate indépendante?
Haïdara Ichata Cissé : J’ai tenu à être candidate indépendante parce que, d’abord, je ne fais pas partie d’un parti politique. Je pouvais être candidate d’un parti politique. J’ai d’ailleurs reçu des demandes à cet effet. Mais je me suis dit que les gens ont déjà pratiqué les partis politiques. Si j’ai senti le changement au niveau du cercle de Bourem, c’est que quelque part les populations avaient besoin de quelqu’un de neutre, d’indépendant, qui va leur proposer autre chose que ce que les partis leur proposent. En me présentant sous les couleurs d’un parti politique, je ne pourrais pas faire l’unanimité autour de moi. Il fallait que je sois indépendante pour que les militants des autres partis puissent être à mes côtés. Et c’est effectivement ce qui s’est passé et qui m’a permis d’être élue. IPS: Comment avez-vous financé votre campagne?
HIC : J’ai financé ma campagne en premier lieu par mes moyens parce que quand on décide de faire de la politique ou se faire élire députée, il faut d’abord compter sur soi-même avant de compter sur les autres. IPS: Avez-vous réussi à couvrir tous vos frais de campagne ?
HIC : Pas tout à fait. Il y a eu des débordements… Cette année, la campagne a coûté spécialement cher. Surtout à Bourem où j’avais en face de moi des députés sortants qui bénéficiaient d’une aide extérieure provenant de parents, hommes d’affaires vivant en Algérie, et qui avaient beaucoup de moyens. Donc, pour leur tenir tête, il fallait avoir les moyens. C’est ce qui a fait que j’ai beaucoup débordé par rapport à ce que j’avais prévu. IPS: Peut-on savoir combien vous avez dépensé ?
HIC : Ça, je ne le dirai pas, sinon les gens vont me prendre pour une menteuse ou une folle… Je préfère garder pour moi le montant des dépenses que j’ai faites lors de cette campagne. IPS: Avec ces débordements, avez-vous été obligée finalement de compter sur l’aide de la famille, des amis et des volontaires?
HIC : La famille m’a aidée comme elle peut. J’ai des amis au Mali comme à l’extérieur, qui m’ont beaucoup aidée. Ce n’était pas sur demande, car je n’étais pas dans une logique d’aller quémander. C’était spontané. J’ai la chance d’avoir beaucoup d’amis. A l’extérieur, les gens comprennent le sens d’une campagne. Ce qui a fait que dès l’annonce de ma candidature, il y a eu pas mal de moyens qui me sont venus de l’extérieur. IPS: Avez-vous dû proposer des stratégies de campagne inventives pour vous assurer que vous bénéficierez d’autant d’attention –- spécialement de la part des médias –- que de celle des candidats des partis établis? Si oui, pouvez-vous décrire certaines de ces stratégies?
HIC : Tout à fait. Il fallait cela, parce que c’était difficile déjà pour une candidate indépendante qui n’a pas de base, qui n’est pas affiliée à des structures politiques, de descendre dans l’arène politique et de remporter une élection. Ma première stratégie a été de me présenter comme la candidate du cercle de Bourem et non la candidate d’un parti politique. J’ai ensuite développé une campagne de proximité en impliquant largement les médias locaux. Et je crois que c’est ce qui a fait la différence avec mes adversaires. IPS: Avez-vous jamais rencontré l’hostilité venant de personnes –- ou de parties de la communauté –- qui ont pensé que la place d’une femme était à la maison? Si oui, comment avez-vous pu surmonter cette hostilité?
HIC : Le fait d’être femme m’a beaucoup pénalisée, mais je ne le regrette pas car cela m’a permis de faire comprendre aux gens qu’être femme n’est pas un handicap, et qu’une femme peut aspirer comme les hommes aux mêmes postes et y arriver. Au début, j’ai eu beaucoup de problèmes. J’appréhendais déjà que j’allais avoir des problèmes en acceptant de me présenter à la députation dans une localité comme Bourem où la religion musulmane est très ancrée. Les gens pensent que là-bas, la femme ne doit pas tenir tête à l’homme. Elle doit rester au foyer, faire à manger aux gens et s’occuper des enfants. Et ils ne comprennent pas qu’une femme sorte de ce lot. Mes adversaires étaient sur le terrain avant moi. Ils ont eu le temps de le ‘’miner’’. Il y a même eu des tracts rédigés en arabe dans les mosquées, et des marabouts ont interprété pour finalement dire qu’une femme ne doit ni être chef, ni être promise à un poste de responsabilité. Vers la fin, il n’y avait pas beaucoup qui avaient cet esprit, sauf quelques-uns qui restaient réticents. Mais globalement, les populations ont compris que tout ce qui a été raconté, c’était des dénigrements de campagne de mes adversaires. Au finish, je suis parvenue à les convaincre que le fait d’être une femme, n’est pas un handicap. Je leur ai dit qu’aujourd’hui, moi je dirige une société qui marche – NDLR : une agence de voyages et de tourisme -, pourtant je suis une femme. Et c’est avec les revenus de cette société que je parviens à aider Bourem chaque fois quand il y a des problèmes. Ensuite je leur ai expliqué que sans mandat électif, j’ai pu faire des réalisations à Bourem. Une fois élue, je parlerai en leur nom et cela me permettra de faire plus que ce que je faisais. Ce message a beaucoup porté. IPS: Comment les candidats des partis ont-ils réagi à votre candidature indépendante?
HIC : Disons que je n’ai pas eu un affrontement direct avec les partis politiques. Il y a eu, certes, des appréhensions. Certains ont vu d’un mauvais œil le fait qu’une femme vienne ‘’porter le pantalon’’ en leur présence et leur damer le pion. C’est tout à fait naturel, ce sont des choses dont je ne tiens pas compte. J’ai beaucoup souffert au second tour à cause de mon statut de femme. Mes adversaires ont juré de ne pas laisser le sort de Bourem dans les mains d’une femme. IPS: Quel conseil donneriez-vous à d’autres femmes qui envisageraient de se présenter en tant que candidates indépendantes?
HIC : Le problème des femmes, c’est le complexe. Le conseil que je donne aux femmes en général et aux femmes indépendantes en particulier, c’est de sortir de cette logique de complexée, de se ‘’libérer’’. En général, quand on confie quelque chose à une femme, elle le fait mieux que les hommes. Ceci étant, il ne faut pas que la femme soit complexée devant l’homme et qu’elle se dise qu’elles ont un rôle à jouer dans le développement de leurs pays. Il n y a de raisons que les femmes du Mali ne soient pas à la hauteur ou qu’elles ne se retrouvent pas pour occuper des postes de responsabilités. Je demande aux femmes de se libérer et d’enlever de la tête que l’homme est le sexe fort. La femme aussi est forte, même très forte. Il faut qu’elles aient cela à l’esprit et qu’elles participent de plus en plus aux affaires de la communauté. J’exhorte donc les femmes à se faire élire pour mieux défendre leurs intérêts et ceux de leur communauté. IPS: Quelles sont les questions sur lesquelles vous comptez vous concentrer, maintenant que vous êtes élue?
HIC : Je ne peux pas dire que moi personnellement je veux me battre et aboutir à quelque chose. J’inscris mon combat dans une logique de groupe avec les autres femmes députées. On va se battre ensemble afin que les problèmes des femmes soient pris en compte à l’Assemblée nationale.

