COMMERCE: Le dilemme des pays sahéliens enclavés face aux ports ivoiriens

FERKE, nord de la Côte d'Ivoire, 25 août (IPS) – En dépit de la normalisation progressive de la situation politique en Côte d'Ivoire, les investisseurs, notamment ceux des pays enclavés du Sahel hésitent encore à reprendre leurs activités commerciales avec les ports ivoiriens.

“Après le déclenchement de la crise en Côte d'Ivoire en 2002, nous avions plus de huit millions de tonnes de marchandises bloquées au port d'Abidjan. Il a fallu que le gouvernement malien signe de nouveaux accords avec des pays côtiers tels que le Ghana et le Togo pour le transit de ces marchandises à travers le Burkina Faso afin de les acheminer sur le Mali”, a déclaré à IPS, Aboubacar N'diaye, un opérateur économique malien. “Ce transit par le Ghana et le Burkina Faso nous a coûté beaucoup d'argent, quelque trois milliards de francs CFA (environ six millions de dollars). Et des commerçants qui n'étaient pas solides financièrement ont fait faillite. Je ne suis donc plus prêt à revivre une telle aventure”, a-t-il ajouté, au terme d'une récente prospection à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.

En raison de cette expérience douloureuse, N'diaye dit qu'il préfère attendre que la situation socio-politique se normalise complètement dans ce pays d'Afrique de l'ouest, avant de s'orienter à nouveau vers ses ports.

La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays depuis le 19 septembre 2002. Des soldats de l'armée régulière avaient pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations du nord. Mais grâce à un nouvel accord de paix signé à Ouagadougou (Burkina Faso), en mars dernier, le pays semble aller progressivement vers la paix et la réunification.

Pour sa part, Inoussa Maïga, un exportateur nigérien d'oignons vers la Côte d'Ivoire, explique à IPS : “L'importance des relations commerciales entre la Côte d'Ivoire et le Niger ne se situe pas seulement au niveau du transit portuaire, mais également dans les échanges directs de produits manufacturés ivoiriens et de produits issus du secteur primaire nigérien”.

Il indique que “tout dysfonctionnement dans le tissu industriel ivoirien a des répercussions directes sur les activités économiques nigériennes”, citant notamment des produits comme l'huile végétale, les matériaux de construction, l'acide oléique, le gaz butane, les savons et les articles en plastique que des Nigériens importent de Côte d'Ivoire.

Cette gamme de produits importés de Côte d'Ivoire vers le Niger est très importante, souligne Maïga, indiquant que le marché ivoirien constitue, en retour, un grand débouché pour des produits nigériens comme l'oignon et le bétail. Plus de 30 pour cent de l'oignon nigérien est exporté vers la Côte d'Ivoire, dit-il.

“Nous gardons espoir que la Côte d'Ivoire retrouvera rapidement la paix parce que l'oignon est un produit hautement périssable. Le moindre ralentissement de son écoulement pourrait engendrer des conséquences économiques graves pour les négociants et les producteurs nigériens”, ajoute-t-il, préférant attendre la normalisation en Côte d'Ivoire pour reprendre ses échanges commerciaux avec ses ports.

Pour Bakary Méité, économiste ivoirien à la retraite, de telles hésitations se justifient parce que “les pays sahéliens continentaux comme le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont été plus affectés par la crise socio-politique de la Côte d'Ivoire tant au niveau économique et social durant ces cinq dernières années, avec l'épineuse question du racket (sur les routes)”. Les transporteurs sont rançonnés par des forces de sécurité aussi bien du côté des rebelles que dans la zone sous contrôle gouvernemental. Etant donné que les importations de ces pays enclavés dépendent de 75 pour cent du port d'Abidjan, le plus proche pour certains d'entre eux, “les effets de la crise ont un impact considérable sur l'économie sous-régionale du fait du poids économique de la Côte d'Ivoire au sein de l'Union économique monétaire ouest-africaine (UEMOA)”, estime Méité. Le produit intérieur brut de la Côte d'Ivoire au sein de l'UEMOA était de 40 pour cent avant la guerre, indique-t-il.

Emmanuel Digbeu, un économiste d'entreprise basé à Yamoussoukro, la capitale politique, confirme que la crise ivoirienne a eu des conséquences négatives sur les économies sahéliennes, “fragilisant ces pays enclavés en raison d'une interdépendance et d'une intégration économique particulièrement visible entre les Etats francophones regroupés au sein de l'UEMOA”.

Aussi “cette crise a été révélatrice d'une certaine imprévoyance des opérateurs économiques des pays francophones enclavés du Sahel qui n'avaient jamais pensé à rechercher une diversification de leurs sources d'approvisionnement”, observe Digbeu. Il suggère que ces pays songent à mettre en place un mécanisme qui les aiderait à s'orienter vers d'autres ports voisins moins coûteux.

A cause de la situation de crise que traverse le pays, les autorités portuaires à Abidjan estiment que le trafic entre la Côte d'Ivoire et les pays du Sahel a enregistré une chute, passant de 1.411.851 tonnes en 2002 à 205.740 tonnes en 2003, soit une baisse de 85,4 pour cent. S'agissant particulièrement du Burkina Faso, le principal partenaire du port d'Abidjan, cette baisse se chiffrait à 94,1 pour cent pour un volume de 27.719 tonnes traitées en 2003 contre 471 tonnes en 2002, selon les mêmes sources.

Afin de renouer avec ses différents partenaires, le Port autonome d'Abidjan a initié des rencontres dans ces pays enclavés vers la fin du mois de juillet.

A Ouagadougou, la capitale burkinabé, le directeur du port d'Abidjan, Marcel Gossio, avait déclaré en juillet que d'importantes mesures seraient prises incessamment dans le sens de la fluidité du trafic, notamment avec la reprise des escortes spéciales des différents convois entre les pays sahéliens et les ports ivoiriens. Le second port de Côte d'Ivoire se trouve également sur le littoral de l'océan Atlantique, à San Pedro, dans le sud-ouest.

“C'est tant mieux si le port d'Abidjan peut nous permettre d'effectuer en toute quiétude nos activités”, s'est félicité Seydou Samaké, un importateur malien d'hydrocarbures. “Avec la Côte d'Ivoire, nous avons beaucoup d'avantages que la crise avait interrompus. Mais nous pensons qu'avec les nouvelles décisions qui seront prises, nous allons songer à y retourner”.