MOZAMBIQUE: Foires d'intrants agricoles – Une chance de ''vivre dans la dignité''

MAPUTO, 31 juil (IPS) – Malgré une série de malheurs, Gonçalves Mandlate, âgé de 75 ans, travaille loyalement sur son lopin de terre juste après le lever du soleil chaque jour, espérant que sa vie, et celle de ses cinq petits enfants qui vivent avec lui, s'amélioreront.

Leur niveau de vie est misérable. Tous les six vivent entassés dans une cabane de roseau qui est divisée à l'intérieur par un rideau grossier en forme de sac. L'espace réservé à la chambre à coucher est entièrement occupé par une natte de roseau sur laquelle ils dorment, sous une moustiquaire déchiquetée. Dans l'autre moitié de la chambre, la famille s'assied pour manger sur un plancher sablonneux au milieu des marmites rouillées et des chaussures complètement usées. Il n’ y a pas d'eau courante, ni d'électricité ni de latrines. Récemment, des voleurs ont dérobé des choses auxquelles Mandlate tenait le plus : une houe, un arrosoir et sa radio. Mais malgré cela, il n'a pas cessé de cultiver. "J'ai improvisé. J'ai utilisé ceci pour arroser les terres", déclare Mandlate, tenant un bidon à eau de cinq litres avec son bec coupé. "J'ai utilisé mes mains au lieu d'une houe. Cela m'a pris plus de temps pour cultiver la terre chaque jour, mais je me suis arrangé".

Il n'y a aucune trace d'apitoiement sur soi-même dans ce récit, peut-être parce que Mandlate — veuf pendant ces 20 dernières années — est devenu habitué à la souffrance.

Depuis qu'il était enfant, il devait quitter l'école pour mener en troupeau le bétail et animaux de la basse-cour de sa famille. Il devait alors supporter la guerre civile de 16 ans au Mozambique qui a pris fin en 1992 après avoir emporté des centaines de milliers de vies et gravement perturbé la production agricole. Mandlate a également perdu des récoltes du fait des fréquentes sécheresses et pendant les inondations dévastatrices de 2000.

Trois de ses six enfants sont morts à cause de diverses maladies. Et il y a trois ans, il a pris la responsabilité des cinq petits enfants quand son fils, un maçon, a laissé sa femme pour trouver un emploi dans la province voisine de Gaza. "Les enfants ont été inscrits à l'école ici", indique Mandlate. "Je ne sais pas quand leur père et leur mère reviendront". Toutefois, en avril de cette année, Mandlate a reçu un coup de pouce opportun. Lui et environ 2.250 autres agriculteurs dans les soi-disant 'Zonas Verdes' ("Zones vertes", en portugais) aux alentours de la capitale, Maputo, ont tiré profit d'une "Foire commerciale d'intrants". Les foires font partie d'un programme national mis en œuvre par le ministère de l'Agriculture avec le soutien de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, des organisations humanitaires et des organisations non-gouvernementales internationales. Ce programme consiste à distribuer aux agriculteurs, qui sont le plus dans le besoin d'aide, des bons de valeur d'argent comptant au lieu de leur donner des kits de graines et d'outils. Les bénéficiaires peuvent dépenser les bons uniquement au cours d'une foire, en achetant le matériel agricole de leur choix chez les entreprises locales qui ensuite se font rembourser leurs bons le même jour. "Les outils agricoles qui étaient offerts avant provenaient des entreprises étrangères", déclare Laurence Hendrickx, représentante de l'Agence de coopération internationale de la Flandre, un organe gouvernemental flamand qui soutient ce programme. "C'est une intervention qui se situe quelque part entre l'urgence et le développement… Le gouvernement donne des moyens aux agriculteurs qui ont besoin d'assistance pour produire des vivres au cours de la prochaine année, et davantage de vivres qu'ils choisissent — et au même moment stimule l'économie locale en (facilitant) l'achat chez auprès des entreprises locales. L'espoir est que le fait d'obliger des agriculteurs à soutenir l'économie locale la renforcera pour les années à venir, permettant aux gains d'aide au développement immédiat d'être durables sur une longue période. La foire à laquelle Mandlate a pris part "a été une grande réussite", affirme Simao Niquisse, chef du service technique au ministère de l'Agriculture.

"Il y a plus de transparence avec les foires qu'avec les distributions de vivres parce qu'elles sont tellement bien organisées. Nous travaillons en étroite collaboration avec des associations agricoles et des responsables de communautés qui identifient les bénéficiaires qui sont le plus dans le besoin. Les agriculteurs ont un choix d'intrants agricoles de qualité devant leur porte". Hendrickx, qui a visité plusieurs foires d'intrants agricoles, dit qu'elles sont devenues des événements vivants, avec beaucoup de membres de la communauté attirés pour y participer. "'Un groupe de femmes dans la province de Gaza, par exemple, a emprunté de l'argent auprès de la banque pour louer un camion qui suivra les foires tenues à travers le pays afin qu'elles puissent vendre leurs arachides". Elle ajoute qu'un autre aspect important concerne les activités de sensibilisation sur le VIH/SIDA, qui ont lieu au cours des foires. Environ 16,6 pour cent de la population du Mozambique, âgée de 15 à 59 ans, est actuellement infectée par le VIH, selon le gouvernement — et le SIDA a ébranlé la production agricole.

"Les foires ont d'habitude des groupes de théâtre de rue pour amener les gens à prendre conscience du VIH/SIDA, et les populations les apprécient. C'est une grande occasion pour ces activités de sensibilisation parce que ce n'est pas souvent qu'il y a un événement où vous avez un si grand rassemblement", indique Hendrichx. Des dizaines de milliers d'agriculteurs dans des provinces touchées par l'inondation ou la sécheresse ont actuellement profité du projet, qui a été étendu sur l'ensemble du pays en 2003, et des centaines de milliers de dollars environ ont été injectées dans l'économie locale en conséquence.

Mandlate déclare qu'il a utilisé ses bons pour acheter une nouvelle houe et un arrosoir "pour remplacer ceux qui ont été volés, et des semences pour les carottes. J'aurais aimé acheter plus de graines, mais je n'ai pas assez de bons. Je suis content pour les carottes; elles poussent bien. Je ne les ai jamais cultivées auparavant". Esperança Lembombo et son mari Jeremias, qui s'occupent de leurs petits enfants orphelins (11), ont également reçu des bons pour la foire de Maputo. Ils ont acheté des semences pour les oignons, l'ail, la carotte et la betterave.

Esperança, une femme maigre et nerveuse âgée de 50 ans, est spécialement contente pour les plantes de betterave luxuriantes. "J'ai choisi la betterave parce que j'ai appris qu'elle contient plus de vitamines et qu'elle est très bien pour vous. Nous avions l'habitude de cultiver juste le chou, (mais) comme tous mes voisins cultivaient également le chou, nous devrions le liquider à bon marché". Esperança tient à apprendre autant que possible pour améliorer sa production et la diversifier encore davantage. Comme elle n'est jamais allée à l'école, elle suit actuellement des cours d'alphabétisation. "Je dois savoir comment écrire mon nom, lire des lettres et comprendre comment gérer mon bénéfice", explique-t-elle. Moises Sitoe, expert agricole, qui a conseillé les agriculteurs pendant les 25 dernières années, utilise des terrains de démonstrations pour montrer aux paysans comment obtenir le meilleur de leurs nouvelles semences.

Il affirme que la foire d'avril a relancé la production dans la région : "La foire a été une bonne incitation pour la diversification des cultures, parce qu'ils (les agriculteurs) étaient capables de se procurer des semences de bonne qualité de différentes variétés".

Beaucoup de défis demeurent, reconnaît Niquisse. Parmi ceux-ci, figurent la résorption du problème de manque de systèmes d'irrigation pour atténuer l'effet des sécheresses et l'assurance que les agriculteurs auront d'accès aux marchés stables. De plus, il y a encore beaucoup d'agriculteurs pauvres qui n'ont pas encore profité des foires (Niquisse espère que la prochaine foire dans la zone de Mandlate se tiendra en septembre, à temps pour la plantation des céréales telles que le maïs). Cependant, les foires ont donné l’espoir à certains des agriculteurs les plus pauvres que leurs vies pourront s'améliorer.

Mandlate regarde avec fierté sa nouvelle culture de carottes. "Un jour, j'espère augmenter mes ventes pour que je puisse construire une maison pour mes petits enfants et moi-même, afin que nous puissions vivre dans la dignité". (* Cet article fait partie d'une série de papiers sur le développement durable rédigés par IPS — Inter Press Service et IFEJ, la Fédération internationale des journalistes environnementalistes.)