SANTE-AFRIQUE: 28 histoires pour 28 millions de personnes infectées

NATIONS UNIES, 16 mai (IPS) – Stephanie Nolen, une journaliste canadienne basée en Afrique du Sud, vient de publier un livre racontant l'histoire de 28 personnes souffrant du SIDA sur le continent africain où la pandémie est répandue.

Nolen vit depuis 2003 à Johannesburg, la capitale économique de l'Afrique du Sud, où elle est correspondante pour le quotidien canadien 'Globe and Mail'. Depuis plusieurs années, elle déplore le peu de couverture médiatique de la pandémie de la part des journaux occidentaux. “En quatre ans de reportages sur cette question en Afrique du Sud, je n'ai croisé qu'à deux reprises des confrères occidentaux”, a-t-elle dit à IPS. Son livre, intitulé “Vingt-huit histoires du SIDA en Afrique”, a été présenté cette semaine dans les locaux de la délégation canadienne auprès de l'ONU à New York, en présence de représentants du Programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/SIDA (ONUSIDA). Selon les chiffres de cette organisation, 28 millions de personnes sont infectées par la maladie en Afrique subsaharienne. Chaque jour, 5.500 personnes y meurent à cause d'infections liées au SIDA. Dans cette région du monde, la pandémie à déjà fait 14 millions d'orphelins. L'ONUSIDA estime en outre que 700.000 enfants naissent chaque année infectés et que 90 pour cent des 2,6 millions d'enfants malades du SIDA sont africains. Bien que ces chiffres révèlent l'ampleur de la pandémie, les malades du SIDA sont trop souvent oubliés par les médias occidentaux, estime la journaliste. “En grande partie parce qu'ils sont noirs et qu'ils vivent dans des pays qui sont marginalisés tant sur le plan économique que politique”, souligne-t-elle. “Je voulais conserver une trace de leur existence. Ils livrent un combat incroyable, en particulier ceux qui n'ont jamais accès à un traitement. Mais ils meurent et puis disparaissent”, indique Nolen. “Personne ne prend le temps de s'arrêter un instant et de demander à ces malades ce qu'ils ressentent. Malgré leur sort, ils vous accueillent en souriant, mais c'est tout un traumatisme psychologique qui est passé sous silence”. Dans son livre, la journaliste donne la parole à Cynthia Leshomo, une jeune femme qui a remporté au Botswana le concours de beauté “Miss HIV Stigma Free”, une compétition qui proclame fièrement que les candidates sont libres des stigmates et de l'ostracisme qui frappent trop souvent les personnes porteuses du virus. Le lecteur découvre également l'histoire d'Abdualem Ayalew, un soldat de l'armée éthiopienne qui a été écarté de ses rangs après avoir révélé sa séropositivité, et celle de Lefa Khoele au Lesotho, un jeune garçon de 12 ans, qui malgré la maladie, tente désespérément de passer en classe supérieure.

Parmi ces histoires, deux préoccupations reviennent constamment : l'accès aux traitements et la sensibilisation. “Quand j'ai débuté comme correspondante en Afrique du Sud, les traitements coûtaient 10.000 dollars par an, contre 120 dollars aujourd'hui”, explique Nolen. “Même si les prix ont considérablement diminué en quelques années, le coût des médicaments reste encore inabordable pour beaucoup d'Africains”.

La journaliste raconte également l'histoire de Tigist Haile Michael, une orpheline qui doit se débrouiller seule avec son frère cadet Yohannes dans les rues d'Addis-Abeba, la capitale éthiopienne. “C'est une jeune fille âgée de 14 ans à peine, mais elle est profondément consciente que si elle ou son frère parviennent à s'en sortir, c'est grâce à ses efforts”, explique Nolen. Noe Sebisaba, que la journaliste a rencontré dans un camp de réfugiés en Tanzanie, a fui le Burundi et les violences entre Hutus et Tutsis avec sa femme Agrippine. Il a été dépisté positif en donnant son sang dans le camp. Lorsqu'il a vu des jeunes femmes avoir des relations sexuelles avec des travailleurs de l'ONU ou des ONG, il a décidé de révéler son état et de sensibiliser la population. “En Occident, vous ne voyez que de longues files de réfugiés chargés de bagages. Vous ne réalisez pas qu'ils ont une histoire”, a-t-il confié à la journaliste.

Le cas de Mohammed Ali, un routier kenyan âgé de 48 ans, est celui d'un homme qui finit ses longues journées en compagnie de prostituées. D'après une étude de l'ONU, 19 à 51 pour cent des transporteurs routiers d'Afrique de l'est sont infectés par le virus, souvent à cause de rapports non protégés avec des prostituées. “J'ai eu des rapports avec 100.000 femmes”, a-t-il lancé à Nolen. Cet homme a eu tellement de relations de passage dans des hôtels sur les routes qu'il ne peut plus les compter, écrit la journaliste. Un chapitre du livre s'intéresse également au combat de Zackie Achmat, un militant sud-africain de la lutte anti-SIDA, qui dénonce, depuis de nombreuses années, l'attitude irresponsable du président Thabo Mbeki. A plusieurs reprises, celui-ci avait mis en doute l'existence d'un lien entre le VIH et le SIDA. Mais après d'intenses pressions internationales, son gouvernement a finalement décidé de lancer un programme national de lutte contre la pandémie. Le programme ONUSIDA estime que sans intervention internationale d'envergure, 90 millions d'individus pourraient être infectés par la maladie d'ici à 2025. “Plusieurs signes sont cependant encourageants”, indique Victor Mari Ortega, son directeur. “Environ deux millions de personnes étaient sous traitement anti-rétroviral en 2006, même si cela ne représente encore qu'un quart des malades qui ont besoin d'être soignés”, explique-t-il. En 2003, ils étaient à peine 100.000. En guise de conclusion de ces 28 histoires personnelles, Nolen rappelle au lecteur que chaque jour, 5.500 personnes meurent de SIDA en Afrique, une maladie qui peut faire l'objet de prévention et pour laquelle des traitements médicaux existent. “Nous avons donc 28 millions de raisons d'agir”, souligne-t-elle.