DROITS-NIGERIA: Des couloirs de la mort sombres, pleins à craquer

LAGOS, 30 mars (IPS) – Quelque 600 personnes sont actuellement entassées dans les couloirs de la mort du Nigeria infestés de maladies et le nombre augmentera à coup sûr avec un système judiciaire qui, selon des critiques, résiste à la réforme depuis la fin du régime militaire en 1999.

La situation a été mise en exergue, de façon spectaculaire, ce mois-ci lorsque le rapporteur spécial de l'ONU sur la torture, Manfred Nowak, a achevé une visite d'une semaine à Lagos le 10 mars. Il a allégué qu'il n'y avait que "peu de résultats tangibles" des efforts pour réformer le système judiciaire, et qu'il y avait un détenu qui attendait dans le couloir de la mort depuis plus de 20 ans.

Nowak a porté de graves accusations contre la police nigériane pour avoir violé impunément la loi et extorqué des aveux et des informations par la force. La maltraitance des suspects était "systémique" et "courante", a-t-il déclaré à une conférence de presse mettant fin à sa visite.

"Des détenus sont battus. Ils sont suspendus au plafond pendant de longues périodes et battus dans cette position comme un moyen pour la police d'arracher des aveux ou d’autres informations". La police leur tirait également dans les jambes.

Il a également dit que le système judiciaire faisait de la discrimination envers les pauvres, qui ne pouvaient pas payer des avocats. Femi Falana, un avocat et activiste des droits de l'Homme de la 'Campagne pour la démocratie', a indiqué à IPS que la situation pourrait être encore plus grave que ne l'a décrite Nowak. Le séjour était officiel et il croyait que Nowak avait eu droit à une "visite guidée".

Des activistes faisant campagne pour des détenus du couloir de la mort ont affirmé pendant longtemps que certaines personnes ont probablement été condamnées à tort à cause des enquêtes erronées de la police, tandis que celles qui avaient de l'argent ont pu payer pour leur liberté. Les accusations de Nowak seront sans aucun doute prises en compte par des activistes dans leurs efforts pour supprimer la menace permanente de l'exécution qui plane sur ce qui doit être l'un des couloirs de la mort les plus peuplés au monde.

Les dernières exécutions connues au Nigeria ont eu lieu en novembre 1995 lorsque Ken Saro Wiwa et huit autres activistes écologistes ont été pendus durant le règne du général Sani Abacha qui a dirigé le pays de 1993 à 1998. Mais il se peut qu'il y ait eu des exécutions secrètes depuis le retour à l'administration civile.

Une commission nommée par le gouvernement et chargée de travailler sur la réforme du système judiciaire et carcéral du pays, a produit son premier rapport en 2005. Elle a recommandé la libération de tous ceux qui avaient passé plus de 10 ans dans le couloir de la mort. Elle a également demandé une exécution rapide de tous les autres qui avaient épuisé leurs appels, selon une copie du rapport reçue par la 'Campagne pour la démocratie'. Ceci a été suggéré comme un moyen de réduire le surpeuplement dans les prisons du pays.

Le rapport aurait critiqué les autorités impliquées à tous les niveaux dans le système de la peine capitale au Nigeria. Des appels étaient quelquefois retardés pendant longtemps. Des autorités ne préparaient pas les ordres d'exécution pour les signatures. Des gouverneurs d'Etat les ignoraient lorsqu'ils arrivaient ou n'exerçaient pas leurs droits de grâce. Le gouvernement n'a pas accepté les recommandations de la commission, la renvoyant faire un travail plus approfondi. Sa soi-disant recommandation selon laquelle le nombre de détenus dans le couloir de la mort devrait être réduit par des exécutions, a été fortement critiquée par la 'Campagne pour la démocratie'.

John Uziegbe, un officier de justice au 'Legal Resource Consortium' dans la capitale économique, Lagos, croit que la manière dont le système fonctionne maintenant montre que les gouverneurs nigérians observent collectivement un moratoire sur la peine de mort. "La plupart des gouverneurs d'Etat ne sont pas prêts à signer des ordres d'exécution, pas à cause d'un manque de volonté politique, mais plus en raison d'une réticence à tuer", a-t-il déclaré à IPS.

"Ils ne veulent pas s'associer à la suppression de vies".

Il a ajouté que des politiciens nigérians savaient par expérience que la peine capitale n'exerçait pas un effet dissuasif sur la criminalité. "Même sous le régime militaire, quand des exécutions publiques de bandits armés étaient faites dans la localité du criminel, des crimes étaient commis dans le même voisinage au même moment", a-t-il souligné.

D'autres activistes et plusieurs avocats sont d'avis qu'il n'y a aucun rapport entre la peine capitale et les niveaux de la criminalité. "Nous avons un taux de criminalité croissant parce que notre gouvernement n'a pas pu subvenir aux besoins de ses citoyens. Tant de jeunes chômeurs sont poussés dans la criminalité pour survivre", a affirmé Lawrence Quakar, une avocate et membre de 'Human Rights Law Service' (Service juridique pour les droits humains).

"Si le gouvernement avait fait son devoir en assurant aux gens des besoins fondamentaux de la vie, nous n'aurions pas de motif de commencer par discuter de la suppression ou non de la peine de mort de la constitution", a-t-il ajouté, affirmant qu'un retour aux exécutions d'Etat rendrait encore plus violents les criminels. Officieusement, le taux de chômage est de 60 pour cent.

En dehors de la campagne pour une interdiction formelle de la peine de mort, des activistes de défense des droits font pression pour l'amélioration des conditions pour les quelque 40.000 prisonniers du Nigeria. Les détenus se coucheraient par terre dans des cellules surpeuplées. La maladie, en particulier la tuberculose, sévit avec plusieurs décès dus au traitement médical inadéquat, a indiqué Uziegbe.

"Les conditions dans les prisons sont vraiment terribles. D'après ce que j'ai vu là, les gens attendant le jugement souffrent plus que ceux qui ont déjà été condamnés. Ils sont entassés dans des cellules et ne reçoivent aucun soin puisqu'il n'y a pas d'argent pour eux", a-t-il souligné.

Nowak de l'ONU a également soulevé la question de l'attention médicale dans les prisons au cours de sa conférence de presse à Lagos. Il a dit que les victimes de la torture policière sont laissées sans traitement médical pour les blessures qui leur sont infligées.

Le rapport final de Nowak sur le système judiciaire et carcéral au Nigeria pourrait bien accroître le nombre de Nigérians favorables à une interdiction constitutionnelle de la peine de mort — même si une série d’attaques et de vols à main armée, en particulier à Lagos, pourrait également maintenir élevé le nombre de personnes favorables à la peine capitale. Il y a même certains qui aimeraient étendre le nombre de crimes capitaux.

"La peine capitale est le meilleur antidote au fort niveau de corruption au Nigeria", a affirmé Bilikisu Amoda, une enseignante de Lagos. "Pour que la croisade anti-corruption du président Obasanjo marche, ceux qui sont reconnus coupables de corruption devraient être exécutés comme en Chine. Plusieurs Nigérians sont morts à travers les actions et l'inaction de responsables corrompus".

Mais l'intérêt énorme pour la déclaration de Nowak et le flux de sympathie publique à propos de la pendaison à Singapore d'un Nigérian de 19 ans reconnu coupable de contrebande de drogue en janvier dernier, suggèrent que le nombre de personnes s'opposant à la peine capitale augmente. Des groupes de la société civile ont non seulement condamné le gouvernement de Singapour pour la pendaison, mais également celui du Nigeria pour avoir été trop lent à réagir et à n'avoir pas empêché l'exécution. La presse a comparé l'affaire à celle d'une actrice nigériane bien connue, Hassanat Taiwo, qui a été arrêtée à Lagos pour avoir tenté de faire sortir clandestinement de la cocaïne du pays pour l'Angleterre. Elle a avoué le délit et a pu payer une amende de 8.000 dollars et a été remise en liberté en janvier.