DROITS: Femmes mal traitées, fléau universel

GENEVE, 28 mars (IPS) – La discussion sur la violence envers les femmes tend à se concentrer sur les pays les moins développés et les moins démocratiques, mais le rapport de Yakin Ertürk, experte onusienne, révèle que cette violence est universelle et que seul son degré d'intensité varie.

La violence faite aux femmes semble être largement répandue. Pamela Taylor a interviewé, pour InfoSud, Yakin Ertürk, la rapporteuse spéciale sur la violence envers les femmes, sur ses missions en Suède, en Hollande et dans son propre pays, la Turquie.

Pamela Taylor (PT): Mme Ertürk, pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez décidé d'enquêter sur le problème de la violence contre les femmes dans deux pays occidentaux et dans le vôtre? Yakin Ertürk (YE): Toute la question de la violence contre les femmes part du principe que l'inégalité de genre est un phénomène universel et que la violence est au cœur même de l'inégalité de genre. Si c'est le cas, alors tous les pays sont concernés par mon mandat. Nous avons tendance à penser que si les femmes sont représentées au parlement, si elles sont éduquées et ont un travail, le problème de la violence va se résoudre de lui-même, mais nous voyons maintenant que ce n'est qu'une partie du problème. La Suède compte plus de 40 pour cent de femmes dans la sphère publique. Mais un rapport de Amnesty International de 2004 nous a tous choqués parce qu'il a montré que la violence domestique y est très répandue.

PT: Mais n'y a-t-il pas eu aussi un élément de “politiquement correct” dans cette décision, vu qu'on parle tellement de formes vraiment sérieuses de violence contre les femmes : prostitution, crimes “d'honneur”, esclavage humain, mutilations génitales féminines, ce qui fait que les pays concernés se sentent attaqués. Etait-ce une façon de les apaiser? YE: Tout l'argument d'universalité est basé là-dessus. Si nous croyons que l'égalité de genre est universelle, nous avons l'obligation morale de la passer au crible partout. Mais cela donne le bon message politique aux Etats, comme vous dites, parce qu'en ce moment, il y a une forte tension entre les pays sur les droits de l'Homme. Nous voulons faire passer le message qu'enquêter sur les droits de l'Homme ne revient pas à cibler certains pays, mais que tout pays a des obligations et des problèmes à cet égard.

PT: Mais avec tous ces exemples très frappants de violence envers les femmes, vous avez enquêté dans les deux pays qui ont peut-être le moins de problèmes. On a l'impression que vous les considérez égaux. Est-ce correct? YE: Bien sûr, quand vous tuez une personne, ce n'est pas la même chose que de lui casser les os ou de la forcer à la prostitution. Mais ce que nous ne devons pas perdre de vue, c'est que dans tous les cas, c'est la subordination des femmes qui se perpétue. Et qu'il faut savoir comment nous allons aborder cette question.

PT: Dans votre rapport, vous répétez à plusieurs reprises qu'il y a un paradigme culturel, que certaines cultures et certaines traditions ne considèrent pas comme violence contre les femmes ce que les Occidentaux voient comme telle. Pouvez-vous préciser? YE: Je crois qu'après la Guerre froide, la lutte globale pour le pouvoir est entrée dans la sphère de la culture, du choc des civilisations, de l'islamophobie. Ce sont des phénomènes qui ont identifié la culture comme sphère de division. C'est évidemment faux. Les vraies divisions sont évidentes : des différences économiques et sociales. Mais certains prétendent que nous sommes culturellement différents et que la réalisation de valeurs universelles, qui à l'origine sont occidentales, ne s'applique pas à nous. C'est très sérieux, parce que les femmes avaient fait des percées majeures dans le changement d'un discours très biaisé en faveur des hommes. Jusqu'à récemment, les droits de l'Homme s'appliquaient aux violations dans la sphère publique, surtout par les agents étatiques et elles excluaient toutes les violations que les femmes subissent dans la sphère privée. Utiliser la culture comme ligne de démarcation revient à mettre les femmes dans une position difficile.

PT: Vous voulez dire en accusant les femmes de ne pas être fidèles à leurs traditions, leur culture ou leur religion? YE: Oui, exactement, surtout dans les cultures du Sud connues pour violer les droits des femmes. Cela rend leur lutte très difficile. Elles sont mises dans la position de devoir choisir entre leurs oppresseurs proches ou un point de vue “impérialiste” qui condamne leurs cultures.

PT: Est-ce qu'une des raisons pour lesquelles nous voyons ce “choc des civilisations” est que nous avons tellement d'immigrés qui découvrent qu'ils ne peuvent pas pratiquer leurs traditions dans leur nouveau pays? YE: Mais je demande de quelles traditions nous parlons. Qui parle au nom de ces traditions? Je dis toujours que les immigrés vivent dans une période congelée en ce qui concerne les traditions. Le problème est que toute la communauté immigrée est définie seulement par quelques-uns. Il y a d'incroyables divisions et différences à l'intérieur de chaque communauté. Ce sont ceux qui ont le pouvoir qui parlent pour leur communauté, les voix les plus fortes qui tendent à être conservatrices et nous généralisons en ne permettant pas aux autres voix de se faire entendre.

PT: Vous êtes aussi allée dans votre propre pays. Qu'est-ce que vous y avez trouvé? La Turquie est un exemple intéressant de pays tiraillé entre ce clivage Est-Ouest.

YE: Tout à fait. Ma mission en Turquie a seulement eu lieu dans la partie sud-est du pays, où on rapporte beaucoup de suicides. Le problème est que beaucoup plus de femmes que d'hommes se suicident, et non pas que le taux de suicide y est plus élevé qu'ailleurs.

PT: Parlez-vous des soi-disant “suicides de vierges” dont on a entendu parler? YE: Le problème est que jusqu'à récemment, les crimes sexuels envers les femmes étaient définis comme des crimes envers la morale publique. Si une femme était violée, par exemple, la punition variait selon qu'elle était vierge, mariée, prostituée, etc. Mais comme vous le savez peut-être, la Turquie a réformé son Code pénal et je crois qu'il y a eu une transformation majeure des mentalités. Une des dispositions qui ont changé, c'est que les crimes reliés à l'honneur sont maintenant sanctionnés par des peines lourdes. Donc quand cinq suicides consécutifs ont eu lieu à Batman (Anatolie) en 2006, les journalistes ont commencé à spéculer que les suicides étaient en train d'augmenter parce que le Code pénal avait introduit des peines aussi lourdes pour les crimes d'honneur. Au lieu de tuer la femme, ils l'obligeaient à se suicider. Ce que j'en ai conclu, c'est que les suicides dans cette région sont très liés à la violence contre les femmes en général, que la femme soit tuée directement ou qu'elle soit forcée à se suicider ou qu'elle le fasse volontairement, cela n'a pas d'importance.

PT: Pour revenir aux pays européens, en réponse à votre rapport, le représentant des Pays-Bas vous a remerciée de pousser son pays à se regarder dans le miroir. Qu'avez-vous trouvé en Hollande? YE: En Hollande, j'ai remis en question la perspective que les femmes hollandaises ont complété leur émancipation et que le problème est dans la communauté immigrée. L'évidence empirique montre que ce n'est pas vrai. Il y a des différences de salaire, des blocages à certains genres d'emploi, des positions de pouvoir. Il y a des différences majeures dans la sphère publique et, comme partout ailleurs dans le monde, la violence domestique continue aussi.

PT: Pouvez-vous imaginer que, si vous faisiez un rapport sur l'Arabie Saoudite, où je crois que vous avez vécu pendant un certain temps, ils vous disent “merci de nous pousser à nous regarder dans le miroir?” YE: J'ai demandé à l'Arabie Saoudite à y aller en mission et j'aimerais beaucoup qu'ils me le disent. On verra bien s'ils le feront ou pas (rires).

*(Pamela Taylor est journaliste à InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre InfoSud et IPS).