DEVELOPPEMENT-KENYA: Lacunes dans le système légal, fuites dans les conduites d'eau

NAIROBI, 26 mars (IPS) – La capitale du Kenya, Nairobi, tire son nom d'une expression maasai signifiant "lieu d'eaux douces". Toutefois, dans certaines parties du pays, cette expression est moins descriptive qu'ironique — puisque la demande en eau dépasse actuellement l'offre.

Le 'Athi Water Services Board' (AWSB), une institution gouvernementale qui gère la fourniture d'eau à Nairobi et dans ses régions environnantes, indique que la demande d'eau s'élève actuellement à 337.487 mètres cubes par jour, tandis que 248.000 mètres cubes parviennent aux consommateurs.

Pire, la demande va passer à 573.871 mètres cubes par jour d'ici à 2015; 728.229 mètres cubes par jour vers 2020 — et plus d'un million de mètres cubes par jour vers 2030, selon un nouveau rapport de l'ASWB, intitulé 'Fourniture d'eau et services d'assainissement : Prévision de la demande pour la ville de Nairobi de 2005 à 2030'.

Le défi d'étendre toujours plus loin la fourniture d'eau a été mis en évidence le 22 mars, au moment où les pays du monde entier commémoraient la Journée mondiale de l'eau — cette année sous le thème 'S'attaquer à la crise de l'eau'. Mais, amener l'eau à tous ceux qui en ont besoin à Nairobi est rendu plus difficile par le fait que les lois actuelles ne reconnaissent pas les habitats informels, et empêchent ainsi une planification adéquate dans la question de la fourniture d'eau à ces zones.

Des statistiques gouvernementales indiquent qu'environ 75 pour cent de la population de Nairobi, estimée à quelque 2,6 millions de personnes, vivent dans des habitats informels et non conformes aux normes.

Si ce problème est maîtrisé et que la fourniture d'eau est réglée dans les bidonvilles, une autre difficulté pourrait se présenter sous la forme de vendeurs d'eau mécontents. "Le phénomène de la vente d'eau dans les bidonvilles est un résultat de l'inefficacité du fournisseur formel d'eau", affirme Patrick Owuori, un ingénieur au service de la planification au ASWB.

"Ils vont saboter votre service. Ils essaieront de combattre le gouvernement, qu'ils voient comme un concurrent. Ils essaieront d'empêcher le gouvernement de voler leur affaire. C'est une guerre de marché".

Daniel Makau est l'un des vendeurs en question. "Je tire entre 58 et 72 dollars par mois de la vente d'eau. Ceci nous a maintenus, ma famille et moi", a-t-il dit à IPS.

Makau est président de 'Maji Bora Kibera' (Eau potable Kibera) un organisme regroupant des vendeurs d'eau à Kibera, une installation informelle de 700.000 habitants, située à quelques kilomètres au sud-ouest de Nairobi — et qui serait le plus grand bidonville en Afrique subsaharienne. Environ 500 vendeurs sont inscrits à 'Maji Bora Kibera'; ils vendent l'eau aux habitants du bidonville à trois cents US les 20 litres.

Même si ce prix pourrait paraître insignifiant pour certains, il est trop élevé pour bon nombre d'habitants de Kibera, où le chômage est endémique. "J'utilise environ 40 bidons (jerrycans de 20 litres) par mois avec ma famille de cinq membres. Ce n'est pas suffisant, mais si j'en veux plus, je dois dépenser plus, et je n'ai pas cet argent", a déclaré à IPS, Linus Sijenyi, l'un des habitants.

Selon le site Internet de l'Organisation mondiale de la santé, au moins 20 litres d'eau devraient être fournis à chaque membre d'un ménage chaque jour. Ceci équivaut à 3.000 litres par mois pour une famille de cinq personnes, plutôt que les 800 litres qu'utilise Sijenyi, d'après ses propres estimations.

Le prix de l'eau dans les zones informelles est également élevé par rapport au prix de ce produit ailleurs. Une étude publiée l'année dernière, qui a utilisé des données du Centre de recherche sur la santé et la population africaine 'La place des eaux douces : Femmes et eau dans les bidonvilles de Nairobi, Kenya', note que les habitants des installations informelles paient environ huit fois plus pour l'eau que ceux qui vivent dans des zones plus riches.

Selon le rapport, les habitants des bidonvilles paient entre trois et treize cents environ pour un jerrycan de 20 litres d'eau, selon la disponibilité du produit. Les habitants dans les zones plus huppées paient un taux standard d’environ 1,7 dollar pour 10.000 litres d'eau — soit moins d'un cent pour 20 litres.

L'étude note par ailleurs que l'eau vendue aux habitants des bidonvilles n'est pas toujours potable.

Dans une toute autre ironie, les vendeurs sont également partiellement tenus pour responsables des pénuries d'eau dans des installations informelles dont ils tirent leurs moyens de subsistance. La plupart obtiennent leurs provisions à travers des connexions illégales aux canalisations d'eau, aux dépens des consommateurs ailleurs.

"Nous sommes conscients du fait que les connexions créent une pénurie artificielle dans les bidonvilles, et nous sommes en train de nous attaquer à cette question", affirme Mildred Ogendo de la 'Nairobi Water company' (Société d'eau de Nairobi), qui a passé un contrat avec l'ASWB pour étendre la fourniture des services d'eau dans la ville.

La firme a invité les vendeurs d'eau dans des installations informelles à légaliser leurs activités en demandant de nouvelles connexions, pour lesquelles des redevances mensuelles seront perçues.

Mais, "certains de ces vendeurs ne veulent pas de la légalité parce que la vente d'eau est une grosse affaire dans les bidonvilles. C'est notre plus grand défi", note Ogendo.

Jusqu'à 50 pour cent de l'eau n’est pas justifié à Nairobi, quelque chose qui a été également imputé aux fuites. Nombre de canalisations de la capitale ont été posées avant l'indépendance en 1963, et commencent par faire signe de vieillesse.

Les autorités ont commencé par évaluer l'état de l'équipement utilisé pour fournir l'eau, mais tant que leurs efforts ne déboucheront pas sur des fournitures régulières d'eau potable à tout le monde dans la ville, des habitants comme Sijenyi seront peu rassurés par l'état actuel des affaires.

"Si vous voyez par où passent les canalisations d'eau, vous vous demanderez comment nous pouvons être encore en vie après avoir bu l'eau. Les conduites passent par des égouts. Parfois, elles sont percées et les eaux usées s’y infiltrent, se mélangeant avec l'eau. C'est l'eau que nous buvons et utilisons pour préparer", déclare-t-il, attirant l'attention sur une canalisation voisine qui se trouvait dans un égout, et répandait de l'eau dans toutes les directions.

Amina Mustafa, coordonnatrice de 'Ushirika wa Usafi Kibera' (Association pour la propreté à Kibera) souligne : "A cause de ces conditions, des maladies comme la typhoïde, le choléra et la diarrhée sont très courantes ici à Kibera".

Mais maladie ou pas, l'eau doit être obtenue de quelque part — donc certains habitants de Kibera utilisent la canalisation proche de Sijenyi. En fait, des files de personnes munies de jerrycans attendent pour en tirer de l'eau.