SANTE-RWANDA: La lutte anti-SIDA dans une controverse technologique

KIGALI, 24 mars (IPS) – Le Rwanda a lancé en février, dans la ferveur, un projet dénommé 'téléphone pour la santé' (Phone-for-health) visant l'utilisation d'un téléphone portable à des fins médicales, comme un outil de prévention du VIH/SIDA et de la prise en charge des conséquences de la pandémie.

Mais un mois après, le gouvernement rwandais et ses partenaires dans la lutte contre le SIDA enregistrent des plaintes dénonçant de nombreuses difficultés auxquelles est toujours confronté ce projet associé à cette technologie de l'information et de la communication (TIC). Malgré l'assurance manifestée par des officiels rwandais pour la réussite de ce projet, les malades du SIDA affirment qu'ils n'ont rien constaté de nouveau dans l'accès aux médicaments. “C'est une technologie qui ne nous a rien apporté comme nouveauté dans la distribution équitable des médicaments qui nous sont destinés”, dénonce Marianne Kankindi, une femme séropositive d'une trentaine d'années, originaire de Gicumbi, dans le nord du Rwanda. “C'est toujours la même situation qui prévaut, car on assiste toujours à une distribution arbitraire des anti-rétroviraux (ARV)”. Mais les autorités affirment que l'objectif du projet “téléphone pour la santé” a été plutôt mis en place pour acheminer les informations directement au système informatique du ministère de la Santé, dans une base de données centralisée en temps réel. “Cette technologie permettra de faire des interventions rapides dans la distribution de médicaments et la diffusion de programme de sensibilisation pour les malades qui sont à risque”, explique à IPS, Dr Anitha Asiimwe, directrice générale du Centre de recherche et de traitement sur le VIH SIDA (TRAC) au Rwanda.

Néanmoins, Kankindi, qui est membre de l'association “Tuvuge Ibyayo” (Parlons-en, du VIH, en langue nationale kinyarwanda), regroupant des femmes infectées et affectées par le virus, dénonce un retard notoire dans la prise en charge des malades, malgré l'utilisation d'un nouvel outil technologique comme le téléphone portable. “C'est de la pure démagogie récurrente dans les discours politiques officiels. On s'attendait à ce que cette technologie apporte quelque chose de nouveau pour permettre à tous les malades infectés de bénéficier des ARV”, déplore Kankindi dont l'association est une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Gicumbi. Les ARV sont les seuls médicaments pouvant prolonger la vie des malades du SIDA.

Toutefois, la Commission nationale de lutte contre le SIDA (CNLS) conteste ces allégations, affirmant plutôt que toutes les personnes infectées bénéficient aujourd'hui des médicaments ARV.

Selon des statistiques officielles, environ 90 pour cent des malades du VIH/SIDA représentant un effectif de 270.000 personnes bénéficient des ARV. “Certes avec cette innovation technologique, il y a un espoir que le chiffre des bénéficiaires de ce traitement devra augmenter de manière significative dans un proche avenir”, affirme Dr Asiimwe.

Mais, avant de recevoir un traitement d'ARV, les malades sont obligés d'obtenir une autorisation signée par un comité de cinq personnes représentant divers groupes impliqués dans la lutte contre le SIDA, notamment les représentants du personnel paramédical, des ONG intervenant dans ce domaine, et des personnes vivant avec le VIH. Chaque comité opère dans une structure administrative locale dans les 143 districts sanitaires de ce pays des Grands Lacs.

“C'est ce comité qui doit évaluer si telle personne ou une autre infectée se trouve réellement dans une situation de recevoir un traitement ARV, en tenant compte de la gravité de sa maladie”, explique à IPS, Dr Agnès Binagwaho, la secrétaire exécutive de la CNLS. Le comité prend la décision après une série d'examens biologiques pouvant indiquer que l'état d'un malade nécessite un traitement aux ARV. Dans sa phase pilote, le projet 'Phone-for-health' a été financé conjointement par le gouvernement rwandais et ses partenaires (ONG, organismes multilatéraux) dans la lutte contre le SIDA, pour opérer dans des centres de santé pilotes partout dans le pays. Selon Dr Asiimwe, du TRAC, le projet veut intégrer la téléphonie mobile dans un nouveau plan de lutte contre le SIDA dans 10 pays africains. Soutenu par des fournisseurs de téléphonie mobile et le gouvernement américain à raison de 10 millions de dollars, le projet a comme autre ambition d'aider le continent africain à résoudre le problème des maladies infectieuses, dont le paludisme et la tuberculose.

La décision de ce financement a été annoncée lors d'un salon sur les TIC, dénommé '3GSM', qui s'est déroulé à Barcelone, en Espagne, en février. Selon Dr Asiimwe, le projet basé aux Etats-Unis a été lancé au Rwanda et est coordonné par la compagnie américaine 'Voxiva', spécialisée dans ce genre de technologie. Après le Rwanda, le projet s'étendra à une dizaine d'autres pays africains.

Etant donné que plus de 60 pour cent des Africains vivent dans une zone de couverture mobile et que ce chiffre devrait monter à 85 pour cent d'ici à 2010, les initiateurs du projet affirment qu'il y a une nécessité, pour le continent, de profiter de la pénétration croissante de la technologie mobile dans de nombreux pays d'Afrique. Dans nombre d'entre eux, le téléphone portable est désormais plus présent que les lignes conventionnelles traditionnelles. “La propagation phénoménale des réseaux de téléphonie mobile dans les pays en développement a créé une opportunité unique de changer significativement la manière dont les pays peuvent affronter les problèmes de santé”, a indiqué, pour sa part, Howard Zucker, sous-directeur général de l'Organisation mondiale de la santé, lors de l’annonce du projet à l'inauguration du salon des TIC, à Barcelone.

Abondant dans le même sens, Tom Philips, chargé des opérations au sein de la compagnie 'Voxiva', a affirmé également que le téléphone portable restait la seule technologie viable, comme solution au développement à long terme. Selon Philips, “des sommes d'argent, investies sous forme d'aide dans le financement des projets de lutte contre le SIDA en Afrique, ne seront jamais utiles tant qu'il n y aura pas l'utilisation des technologies de l'information et de la communication”.

“L'utilisation des téléphones portables dans le domaine sanitaire pourrait être l'un des facteurs de changement social, et cela permettra de briser certaines barrières qui bloquent l'épanouissement des entreprises locales”, a-t-il ajouté. Le prix unitaire d'un appareil portable de type Motorola a été fixé 30 dollars, et la compagnie a déjà reçu une commande de 12 millions de portables qui seront distribués sur l'ensemble du continent africain, pour la campagne de lutte contre le SIDA d'ici à 2015. L’annonce a été faite au Rwanda par les partenaires de la compagnie 'Voxiva' dans ce pays.