DROITS: Viol, violence de genre, la norme au Liberia de l'après-guerre

NATIONS UNIES, 15 mars (IPS) – Lorsque le Liberia, cet état ouest-africain, était déchiré par 14 années de guerre civile, les victimes de l'insurrection brutale comprenaient pour la plupart des femmes et des enfants qui étaient soumis au viol et à la violence sexuelle.

"Non seulement les conséquences terribles de ces abus sont encore ressenties par plusieurs femmes libériennes aujourd'hui, mais la violence à l'égard des femmes et le viol continuent sans répit", indique une nouvelle étude sur le Liberia rédigée par ActionAid, une agence internationale de développement basée en Afrique du Sud.

Le viol est actuellement le crime le plus grave ravageant le Liberia, avec une moyenne de huit cas rapportés par semaine, et beaucoup d'autres jamais signalés aux autorités.

Intitulée "Maintien de la paix par l'ONU au Liberia : Engagement international dans la lutte contre la violence à l'égard des femmes", l'étude a été publiée pour coïncider avec une session de deux semaines de la Commission des Nations Unies sur le statut des femmes, qui a pris fin vendredi (9 mars) .

Répondant à la question de savoir si ce n'est pas ironique que la violence sexuelle continue sans faiblir au Liberia de l'après-guerre, le premier pays africain ayant une femme chef de l'Etat, Ernest Gaie, le directeur national d'ActionAid a déclaré à IPS : "L'élection de la présidente Ellen Johnson-Sirleaf (en 2005) a donné aux droits des femmes un élan et un profil sans précédent au Liberia et la présidente s'est personnellement engagée à lutter contre le viol et la violence à l'égard des femmes".

Cependant, a-t-il dit, le système politique du Liberia, les institutions gouvernementales et la société n'ont pas été transformées du jour au lendemain et le pays sort encore de 14 années de guerre civile.

Néanmoins, d'importants pas ont été accomplis, comme l'introduction d'une nouvelle loi sur le viol à la veille de l'investiture de la présidente.

"Mais appliquer ces textes signifie qu'il faut transformer le système judiciaire plein de dysfonctionnements. Et pour faire cela, le gouvernement a besoin d'un appui politique et financier important de la part de la communauté internationale", a ajouté Gaie.

La violente guerre civile du Liberia a été déclenchée par le Front patriotique national, un groupe rebelle dirigé par Charles Taylor, un ancien président libérien, qui est en instance de jugement à La Haye pour crimes de guerre.

Malgré la signature d'un Accord de paix global par les parties belligérantes, il y a trois ans et demi, "les femmes continuent d'être déshumanisées de plusieurs façons, et sont souvent privées de leurs droits universels et interdépendants", a indiqué Gaie.

Depuis septembre 2003, la Mission de l'ONU au Liberia (MINUL) forte de 15.200 hommes, est en train de superviser des opérations de maintien de paix dans le pays; observer un accord de cessez-le-feu, et appuyer des activités humanitaires et humaines difficiles dans le pays.

Le mandat de la MINUL prend fin le 31 mars. Mais l'étude d'ActionAid recommande que ce mandat soit prolongé pendant au moins un an pour "développer des mécanismes régionaux de sécurité, dans le but de maintenir une présence militaire effective dans le pays pendant plusieurs autres années".

"Le Conseil de sécurité devrait noter que le Liberia reste dans un état fragile et devrait demander à la communauté internationale d'allouer d'importants fonds pour une réduction à long terme de la pauvreté, l'édification de la paix et la promotion d'une gouvernance juste et démocratique", a souligné le rapport.

L'étude a également indiqué que la MINUL pouvait et avait joué un rôle significatif dans la lutte contre la violence à l'égard des femmes.

Elle souligne également le fait que la MINUL a joué un rôle essentiel dans la restauration de la stabilité, de l'autorité de l'Etat et de l'Etat de droit, et ainsi, a directement contribué à juguler le viol et à protéger les femmes.

La Mission de l'ONU a également aidé à créer "un système de justice pénale efficace pour mettre fin à l'impunité, prévenir et punir le viol et apporter un minimum de justice aux rescapées".

Un rapport publié par le Conseil de sécurité de l'ONU à la fin de l'année dernière a souligné que malgré une amélioration globale considérable, la situation sécuritaire au Liberia "reste fragile et continue d’être amarrée à la présence de la MINUL, comme le nouveau service est encore à ses étapes de formation et que le recrutement des nouvelles forces armées vient tout juste de commencer".

Des efforts constants sont nécessaires pour gérer les menaces internes potentielles à la stabilité, en particulier des réactions violentes probables de la part d'éléments risquant d'être perdants dans la vaste réforme gouvernementale, des ex-combattants mécontents, d'anciens membres des forces armées et de la police, et de jeunes chômeurs frustrés.

Gaie a déclaré que le viol ne sera pas éradiqué dans un an ou même pendant le mandant de Johnson-Sirleaf ou encore pendant la durée de la MINUL.

"Mais après 14 années de guerre civile, les femmes libériennes, avec l'aide de la nouvelle présidente et de la communauté internationale, sont en train de prendre des mesures cruciales en vue d'éradiquer ce fléau", a-t-il ajouté.

Alan Doss, le représentant spécial de l'ONU pour le Liberia, a déclaré aux journalistes le mois dernier que Johnson-Sirleaf a "fait un travail formidable que n'importe qui peut apprécier".

"On avait le sentiment qu'elle était aux commandes, mais elle n'est au pouvoir que depuis un an sur un mandat de cinq ans, donc c'est encore trop tôt" pour attendre plus d'elle, a-t-il ajouté.

Prié de dire si c'était prudent de charger des soldats de maintien de la paix d'arrêter la violence faite aux femmes au Liberia, en particulier à un moment où des soldats de maintien de paix de l’ONU sont de plus en plus accusés de viol et d'abus sexuel dans diverses missions de maintien de paix outre-mer, Gaie a dit à IPS : "Le viol et l'abus sexuel de la part de soldats de maintien de la paix de l'ONU sont une grave violation de leur devoir de protection de la population locale, et doivent être abordés d'urgence".

Toutefois, l'abus sexuel n'est pas seulement commis par les soldats des Nations Unies, mais également par des travailleurs humanitaires et des ressortissants locaux, souvent à des postes d'autorité, comme les enseignants.

C'est donc quelque chose auquel tous les acteurs doivent s'attaquer ensemble, et la politique de "tolérance zéro" de l'ONU est la bienvenue et devrait être poursuivie.

Au Liberia, seulement deux cas de viol perpétrés par le personnel de l'ONU ont été rapportés sur les huit cas signalés par semaine à travers le pays. Les Nations Unies, en particulier, peuvent contribuer fortement à lutter contre le viol à travers le soutien à la police locale et au système judiciaire.

Par ailleurs, le rôle de la MINUL dans le rétablissement de la stabilité au Liberia, et par conséquent la fin du viol généralisé pendant la guerre, ne peuvent pas être sous-estimés, a ajouté Gaie.